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Chronique nomade de Paul Hermant (le texte long)

lundi 23 mars 2009, par

Sa chronique nomade peut être écoutée si on clique là où il se doit, mais à lire, elle est tout aussi parlante...

23.03.09 - 09:34 Notre chroniqueur nomade s’était rendu à Gouvy, la semaine dernière. Qu’y a-t-il vu ? Vous le saurez en lisant le making of de sa chronique hebdomadaire.

Limerlé, le village où l’école est un banquet. Chronique nomade #7, 19 mars 2009.

On a l’impression que depuis quelque temps la question principale, s’agissant des écoles, c’est de savoir comment y entrer. On peut, par exemple, dormir devant, ça s’est vu. On peut aussi faire la file à leur porte, ça vient de se voir. On peut encore, pour y pénétrer, avoir à passer un portail sécurisé, donner ses empreintes ou franchir un grillage électronique, ça se verra. Il y a bien longtemps, en vérité, que la question des portes des écoles nous obsède. Depuis que l’école est devenue un fait divers plutôt qu’un sanctuaire. C’est à peu près ça.

Ici, il n’y a pas de porte, ou alors tellement. De toute façon, elles sont ouvertes. C’est une ancienne ferme, sur le haut du hameau de Limerlé, à un coup de fusil de Gouvy, pays de confins. Elle s’appelle « Pédagogie nomade », mais on la connaît mieux dans le coin sous le nom de « Périple en la demeure », une association d’éducation permanente qui œuvre depuis quelques années ici, en réhabilitant déjà une grange, en y menant des activités culturelles et environnementales, en installant une brasserie qui fabrique une bière du nom d’ « Oxymore », en créant « le jardin de Demeter », où les simples et les légumes côtoient les moutons qui jouxtent les ruchers.

« Périple en la demeure », qui est aussi une coopérative, est à l’origine de ce projet alternatif d’école ouvert aux trois dernières années de l’enseignement secondaire : quelque chose qui romprait avec la pédagogie classique, qui permettrait d’adhérer aux savoirs avant de les transmettre, qui donnerait à celles et ceux que les bancs et les journaux de classe ont rebuté — « les multi-redoubleurs, les gros décrocheurs, les hauts potentiels » — mais aussi à celles et ceux dont le parcours scolaire s’est déroulé sans encombre l’occasion de se confronter à de nouveaux apprentissages où la question des rapports entre l’école et la démocratie serait centrale.

Cette école n’a pas un an : elle va connaître, littéralement, son premier printemps. Elle compte 65 élèves et 14 professeurs répartis sur 8 plein-temps. Elle dépend de l’Athénée de Vielsalm dont elle est officiellement une antenne. Ce laboratoire a dû trouver un abri. La Communauté française ne le voyait pas autrement.

Ici, les professeurs et les élèves sont un corps commun. Les décisions se prennent ensemble. On discute beaucoup, on négocie. Il existe des collèges, des conseils, des assemblées. Le pouvoir est interrogé partout et tout le temps. On l’a dit, c’est un laboratoire. Cela veut dire aussi que l’on y travaille. Le temps est divisé en quatre, ici : le temps de la gestion, celui des ateliers, celui du programme scolaire, celui des groupes de besoin. Car il est nécessaire de comprendre qu’ici, les élèves ont accès au même programme que dans n’importe quelle autre école. Sauf qu’il y a des choses en plus, au programme. Les journées souvent se terminent souvent tard.

Evidemment, il n’est pas facile tout de suite de se familiariser pour qui serait, par exemple, un organe de contrôle ou un pouvoir subsidiant, avec les pratiques d’une école sans directeur où ce sont des élèves et des professeurs qui répondent au téléphone, assurent le travail de secrétariat, représentent l’école à l’extérieur, accueillent les parents ou les inspecteurs, font les courses, préparent les repas ou assument le nettoyage des locaux. Chaque élève passera huit semaines de son année scolaire à s’occuper de la gestion. Ça n’a l’air de rien, mais allez-y, vous préparer un repas pour 40 personnes dans les justes proportions ou défendre à 17 ans votre projet d’école au cabinet du ministre…

Les inspections ici sont nombreuses. Le ministère, précisément, tient à s’assurer de la bonne tenue des programmes. La question des présences et des traces est récurrente. Car ici, l’on n’est pas obligé d’assister à un cours. On est tenu de l’acquérir, ce qui est différent. L’obligation n’est pas dans les moyens mais dans les résultats. L’administration, parfois, peine à s’y retrouver. « On nous demande tout le temps des traces. Comme si on préférait regarder l’ombre que l’animal » me dit Benoît Toussaint, l’un des initiateurs du projet qui se charge également des cours de français. Vingt-cinq ans d’enseignement derrière lui. Certains de ses élèves l’ont accompagné ici. Ils y terminent leur cursus. La transition leur a paru évidente, à certains de leurs parents moins. Car ici, nous sommes vraiment dans un « work in progress », tout est loin d’être terminé, on est toujours en germination, il faudrait plus d’ouvrages à la bibliothèque, le chauffage a été rare cet hiver, il faudrait plus d’électricité dans la salle centrale.

Adrien finit ici sa scolarité. Il me guide dans les locaux. Il est de comité de gestion cette semaine. Il vient d’un enseignement très classique qu’il a décidé d’abandonner pour vivre ici une expérience politique. Il fait partie des « exemplaires », de ceux qui se sont arrangés avec succès des bancs et du journal de classe. Il regrette déjà de quitter cette pédagogie nomade. Comme cet autre élève — j’ai oublié son nom, mais on le reconnaît à ses lunettes et à sa manière de se pencher sur ses cahiers de cours — qui ne se trouve pas assez assuré encore avant d’affronter l’université, s’estime trop jeune au terme de sa rétho et craint la forte proportion d’échecs en première candi. Il me dit qu’au terme de cette année qu’il compte bien réussir, il proposera de la recommencer. Ici, l’élève et les professeurs évaluent ensemble si l’année est réussie et le passage de classe possible. Ce serait une première, c’est sûr, qu’un élève refuse sa réussite. Mais ici, ça n’étonne même pas.

« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » doit bien faire 10 pages dans son édition la plus récente, chez Actes sud. Audeline en a écrit au moins six fois plus. Je lis cette analyse de texte, les graphiques dressés entre les paragraphes, les associations d’idées auxquelles elle s’est livrée, je regarde les dessins qu’elle a faits. Je survole aussi son autoévaluation. Elle ne se trouve pas trop mal sur ce coup-là, Audeline. Et je souris à l’idée de ce qu’en aurait pensé Stig Dagerman. S’il ne se serait pas un peu trouvé chez lui, cet écrivain suédois et anarchiste, suicidé tôt et pourtant jamais rassasié de la vie.

Et je me demande ce qu’il aurait pensé de ce que m’a dit Amaury comme quoi : « Ici, y a pas d’autorité à défier, ça manque quand même ». A quoi Adrien répondra que « C’est nous–mêmes que l’on défie. La transgression, finalement, c’était d’arriver à faire ce qu’on n’avait pas envie de faire ». Par exemple ?, je demande. Par exemple ?, aller aux cours ? Par exemple ?, faire ce que l’on n’avait pas envie de faire dans l’enseignement classique ? Par exemple, dit-il. On se redit alors que, décidément, le respect reste le dernier exercice rebelle.

Le « décret mission » sur l’enseignement obligatoire de la Communauté française résonne ici comme un poème, car enfin de quoi retourne-t-il finalement sinon, comme il le précise, « de promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves ; d’amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique ; à préparer tous les élèves à être des citoyens responsables ; capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures et d’assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale ? On a bien regardé les yeux des élèves. On vous l’assure. On leur a parlé aussi. On a assisté à l’un ou l’autre cours. On va le dire : on dirait que ce décret a été fait sur mesure pour les gens de Limerlé. A moins, bien entendu, que ce ne soit le contraire.

En quittant « Pédagogie nomade », on pense aux péripatéticiens grecs : ceux qui aimaient à se promener pour discuter philosophie. Sans doute parce que, dans cet après-midi finissant, on étudie dehors. Les tables sont sorties et le soleil bien pâle maintenant. Antoine vient d’arriver et l’atelier philo va s’ouvrir dans quelques minutes. On pense alors que le banquet des savoirs peut commencer.

P.H.
Matin Premiere