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une perquisition différente pour une école différente

carte blanche publiée dans Le Soir de ce mardi 8 décembre

mardi 8 décembre 2009, par

des philosophes, chercheurs, pédagogues, inspecteurs, sociologues se penchent sur les événements, analysent, dénoncent...

Nous n’étions pas à Pédagogie Nomade ce vendredi 27 novembre 2009.
Vers 10h00, une vingtaine de policiers et deux chiens ont perquisitionné l’école expérimentale de Limerlé. Ils étaient accompagnés d’une journaliste et de la préfète de l’Athénée Royal de Vielsalm (PN est rattachée à l’ARV). Au cours de cette intervention qui a duré jusqu’à midi, un enseignant fut arrêté, menotté, transporté à Marche et mis en prison jusqu’à 17h00. Tels sont les seuls faits sur lesquels tout le
monde s’accorde : les autres informations relayées dans la presse le week-end dernier, le plus souvent issues d’une dépêche de l’agence Belga, sont vigoureusement contestées par les professeurs et les élèves de PN (voir www.peripleenlademeure.be). Il ne s’agit pas d’engager un débat à ce sujet.

Seules les parties concernées peuvent le faire. On doit en revanche s’interroger sur la manière dont fut organisée la perquisition et sur sa présentation dans les médias.

Que la police mène dans les écoles des « opérations antidrogues » n’est pas nouveau. La circulaire ministérielle « PLP 41 » prête d’ailleurs à débat (Le Soir du 29/05/2009). La particularité de l’intervention à Pédagogie Nomade est qu’elle fut moins une intervention dans l’école que contre elle. En témoigne – heureux hasard – la présence d’une seule journaliste. Mais aussi, et surtout, le déroulement des opérations. Ce ne sont pas seulement les élèves qui ont été fouillés : les professeurs aussi, probablement par respect du principe d’égalité au fondement de PN... C’est la structure de l’établissement qui était mise en cause, et non de simples « éléments perturbateurs », comme on
aime à le dire. Depuis le début, les porteurs du projet Pédagogie Nomade se sont souvent vu assigner un statut infantile. C’est maintenant aux professeurs d’endurer cette situation. Paradoxe
désolant : les partisans d’une pédagogie fondée sur l’égalité des professeurs et des élèves – ce qui ne signifie pas l’absence de différence entre les deux positions – sont perçus comme des idéalistes,
comme des enfants qui n’ont pas encore assumé le principe de réalité et franchi le Rubicon de la majorité. Pédagogie Nomade apparaît alors au mieux comme une école de doux naïfs, au pire pour un repaire de dangereux inconscients qui confortent les élèves dans l’illusion d’une liberté absolue.

La perquisition du 27 novembre, à plus forte raison la majeure partie de la couverture médiatique de « l’événement », reposent sur ce choix interprétatif : ça devait bien finir par arriver...

Ce qui est choquant dans cette affaire, c’est la finalité effective qu’elle sert. Décrédibiliser une équipe pédagogique sérieuse et rigoureuse qui aborde de front les problèmes qu’elle rencontre.

Produire une confusion dans les esprits entre la vie scolaire et la vie privée des individus ; plus grave peut-être, entre innocent, présumé innocent et coupable. Engendrer un amalgame fondé sur une série causale qui part de l’action alternative pour aboutir au trouble social et au désordre public.

Contre une telle campagne malveillante, il faut rappeler cette évidence : les problèmes de drogues, de délinquance et d’absentéisme se posent à Pédagogie Nomade comme dans toute école. Membres, amis et collaborateurs de PN reconnaissent humblement les difficultés de cette expérience. Mais ils refusent, à juste titre, d’admettre les mensonges colportés à son sujet et d’endosser la responsabilité de fautes qui n’existent pas. Ils refusent aussi de condamner un laboratoire qui transforme l’école et la fait sortir hors de ses murs pour construire les solutions aux problèmes qui la travaillent. C’est peut-être cette expérimentation qui est apparue à certains inacceptable et qui a conduit la police à poursuivre ses investigations jusque dans les logements privés des élèves et des professeurs. Tout s’est passé comme s’il fallait ramener brutalement à la raison des idiots de mauvaise volonté, plutôt
que d’aider des personnes responsables attelées à une aventure humaine éprouvante certes, mais productrice d’émancipation.

Vendredi dernier, on a voulu démontrer que l’école Pédagogie Nomade est dangereuse, qu’il faut en avoir peur, que ses acteurs se livrent à des pratiques scandaleuses. Cependant, à lire les réactions à l’intervention policière et à sa médiatisation, les nombreux messages de soutien diffusés sur internet, ainsi que les réflexions critiques et démystificatrices publiées sur les différents forums où l’information fut relayée, on dirait que la tentative est en train d’échouer. Le scandale a changé de sens. À Limerlé, près de Gouvy, une école différente fait le pari de l’égalité des intelligences. Il semble qu’elle ait eu raison.

Signataires :

Philippe Meirieu (professeur en sciences de l’éducation, Univ. Lumière-Lyon II), Jacques Rancière (professeur émérite de philosophie, Univ. Paris VIII Saint-Denis), Jean-Pierre Nossent (Inspecteur général honoraire de la CF), Tatiana de Perlinghi (cinéaste), Thomas Berns (chercheur en philosophie, ULB), Laurence Blésin (chercheur en philosophie, UCL), Laurence Bouquiaux (professeur de philosophie, ULg), Géraldine Brausch (chercheur en philosophie, ULg), Florence Caeymaex (chercheur en philosophie, ULg), Grégory Cormann (chercheur en philosophie, ULg), Vinciane Despret (chercheur en philosophie, ULg), Pascal Durand (professeur en arts et sciences de la communication, ULg), Raphaël Gély (chercheur en philosophie, UCL), Marc Jacquemain (professeur de sociologie, ULg), Antoine Janvier (chercheur en philosophie, ULg), Marc Maesschalck (professeur de philosophie, UCL), Jacques Moriau (chercheur en sociologie, ULB), Elsa Roland (chercheur en sciences de l’éducation, ULB).