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cogitations (à titre d’exemple)

vendredi 19 juin 2009, par

Nicolas P.

Pédagogie Nomade

A l’adresse du CI :
Réflexions suite à la proposition de “ collèges mixtes ”


Nota bene : Ce petit texte de réflexion fait suite à un débat informel mais néanmoins vigoureux ayant impliqué notamment Mélanie, Adrien et Benoit, ainsi qu’à une discussion avec Brigitte dans le train. Merci à eux, et aussi à vous, CI, pour votre travail nécessaire.

Une tentation communautaire

J’ai eu vent d’une proposition de réforme institutionnelle soumise aux collèges ce mercredi 10 juin : celle qui propose que l’assemblée soit constituée de 3 collèges mixtes, eux-mêmes composés de groupes de base.

Absent ce mercredi, je souhaite vous faire part de mes réflexions à ce sujet.
Cette proposition me semble très intéressante dans le sens où elle met en jeu, dans une recherche de cohérence, les institutions fondamentales de PN : les groupes de base et les collèges.

Cependant, je suis en désaccord avec la proposition, dans la mesure où elle nie les rapports sociaux qui traversent notre école, cédant ainsi à ce que j’appellerais une utopie communautaire.

Je définirais (sauvagement) une utopie communautaire comme un fonctionnement de groupe qui considérerait la micro-communauté comme un organisme autonome, qui devrait chercher uniquement en lui-même l’équilibre et l’harmonie. Cette utopie a pour corollaire la recherche de la connivence (dixit Adrien),
c’est-à-dire du consensus permanent, et donc l’estompement des identités, des rôles et des responsabilités propres à chacun ; en bref, une recherche de bonheur située dans l’“ ici et maintenant ”, tenant pour négligeables l’histoire de chacun et les conflits sociaux plus larges.

Or, PN n’est pas une tribu au cœur de la forêt amazonienne, mais une institution relevant de l’enseignement obligatoire, réglementé et contrôlé d’un État occidental surpeuplé.

Les membres de PN ayant statut de professeur sont, autant en théorie et en pratique, dépositaires et garants de l’autorité publique, qui s’exerce à travers eux sur les élèves inscrits dans l’école. La volonté des professeurs de résister à des injonctions arbitraires ou à des pratiques autoritaristes ne les exonère en
aucune manière de leur responsabilité vis-à-vis de l’administration de la communauté française. Le choix de l’égalité asymétrique implique simplement que, au lieu de rendre des comptes à la seule administration, ils doivent en rendre aussi aux élèves.

Certes, dans le quotidien, les responsabilités sont (en principe) partagées entre professeurs et élèves. Mais il ne faut pas se faire d’illusion sur ce point : toute partagée qu’elle soit, au final, la responsabilité vis-à-vis de la société sera assumée par les professeurs, qu’ils le veuillent ou non. C’est là que se situe précisément
l’asymétrie (on pourrait dire plus justement “ égalité biaisée ”, si le qualificatif n’était si péjoratif) : nous ne sommes pas une communauté autonome et isolée d’une société haïe, mais une organisation traversée par des rapports de force sociaux que nous ne contrôlons pas. Le pouvoir que nous avons, c’est de gérer les
effets de ces rapports de force le plus démocratiquement possible à l’intérieur de l’école, et par là-même de les rendre visibles pour tous (nous et les autres).
Parmi ces rapports de force et ces tensions sociales, outre les rapports d’autorité administrative, il faut bien sûr ajouter les attentes diverses et très puissantes suscitées par l’école (celles des parents qui veulent garantir un avenir à leurs enfants, celle des gens qui trouvent que les jeunes sont dangereux, celles des
gens qui pensent que l’éducation des jeunes est la garantie d’un avenir meilleur pour tous, etc.). La médiatisation persistante et les réactions extrêmes face au projet PN (enthousiasme béat ou rejet total) sont des signes éclatants de l’existence des ces attentes sociales fortes, et renvoient à un enjeu de la
persistance de cette école : continuer à interroger la société sur ses attentes vis-à-vis de l’école.

En disant cela, je ne dis pas que ces rapports de force et ces attentes sociales sont souhaitables ou inéluctables ; mais je propose le constat qu’ils existent depuis un petit temps, et pour un petit temps encore.

Jusqu’à nouvel ordre, un élève a son métier d’élève, et un prof ses missions d’enseignant-éducateur, avec des intérêts et de contraintes régulièrement divergents sur les sujets touchant à la politique de l’école. En conséquence, en attendant la grande révolution culturelle, si l’on souhaite que les institutions démocratiques de PN soient des institutions véritablement politiques, elles doivent rendre visibles et lisibles ces rapports de force. Selon moi, les institutions politiques ne servent pas à éviter les conflits, mais à les révéler, à les
dépersonnaliser, à les analyser et et les trancher (lorsque c’est possible) suivant des principes acceptables par tous (“ faisant consensus ”). Les collèges séparés des élèves et des professeurs permettent précisément de rendre visibles et concrets, par la clarification des divergences qu’ils permettent, les rapports de forces
liés aux rôles sociaux.

A contrario, je crains que des collèges mixtes ne diluent cette tension fondamentale dans la recherche de proximité à tous les étages, dans un pyramide allant du groupe de base à l’assemblée. Et je crains encore plus que cela n’entraîne les dérives de la personnalisation des enjeux et des rapports de force politiques : on
en arrivera très vite à nommer les collèges par le nom de leur personnalité dominante (disons, au hasard : “ le collège de Benoit a encore fait blocage sur... ”, où à envisager des compromis douteux au sein des groupes de base (“ toi, tu n’as pas fait la vaisselle, alors tu ne vas pas trop faire le malin sur le coup des
clés ! ”)... Bref, je caricature pour mieux faire comprendre que les rapports de force ne disparaîtront pas (et donc pas non plus les “ manipulations ” et les “ chantages ”), mais qu’ils s’exerceront de manière plus diffuse et insidieuse, dans les couloirs plus que dans les institutions, et de façon probablement plus efficace pour
ceux qui détiennent déjà beaucoup de clés du pouvoir (c’est-à-dire principalement des profs).

Certes, lorsqu’il s’agit de faire en sorte que cette école soit effectivement une école, il convient que profs et élèves, égaux en intelligence et en légitimité, travaillent ensemble, en toute complicité et dans un partage équitable des responsabilités pour accomplir les tâches fondamentales de la vie d’une école. Mais lorsqu’il
s’agit de définir ce qu’est une école, quels sont ses cadres (temporels, par exemple) et ses limites (géographiques, par exemple), alors la complicité ne tient plus, parce que là sont en jeu des responsabilités fondamentalement différentes et des intérêts souvent divergents entre profs et élèves, indépendamment de
l’âge, des compétences ou de l’implication dans le projet.

Ce n’est pas seulement un conflit de générations, mais une lutte des classes (au sens marxiste du terme).

Jusqu’à nouvel ordre, les patrons révolutionnaires sont encore des patrons (et les despotes éclairés des despotes) : c’est un choix que j’ai fait en connaissance de cause, et que je souhaite assumer de façon claire dans le cadre institutionnel de l’école.

Nicolas Pieret,

membre (absentéiste chronique en phase de rémission) du collège Profs de Pédagogie Nomade

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{}}J’avais récemment proposé une série de modifications institutionnelles touchant notamment au mode de désignation des membres du CI. Cette proposition avait suscité plusieurs réflexions et contre-propositions dont j’ai pris note. J’ai toujours l’intention de mieux contextualiser et préciser cette proposition dans un
avenir proche, en tenant compte des réactions des collèges ; cependant, je laisserai le CI évaluer si, dans le contexte de cette proposition “ collèges mixtes ” (qui est a priori incompatible avec ma proposition “ tirage au sort ”) et de la fin de l’année sur les genoux, il est opportun de relancer ce débat complex}e.