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Pour une pédagogie nomade

mercredi 24 octobre 2007, par Antoine Janvier

Une vie sans désir nous paraît bien terne, et lorsque nous pensons tenir les moyens de réaliser nos voeux, nos jours sont heureux et l’ennui les déserte. Par contre, lorsque le désir est absent, ou que sa réalisation semble inaccessible, le temps s’étire, la joie s’étiole, l’inhibition nous guette.

Il en va de même à l’école, qui n’est pas un monde en dehors du monde, et obéit donc aux mêmes lois. Observons la situation. Deux populations y cohabitent, et l’une est rémunérée pour inculquer à l’autre, captive, des savoirs et des aptitudes que ni l’une ni l’autre ne déterminent. C’est donc une histoire de soumission, non de désir, qui s’y joue.

Or nous savons que les entreprises couronnées de succès sont celles que nous décidons. Nous avons appris à marcher, à parler une langue, deux activités très complexes, sans autre maître que nous-mêmes, mus par notre volonté d’y arriver, et la liberté de le vouloir.

L’école, pourtant, fonctionne à rebours de cette leçon, et impose à chacun ce qu’il a à y faire. Les enseignants, pourtant, au terme d’une formation reconnue et validée, sont en principe à même d’organiser les apprentissages nécessaires aux élèves dont la volonté d’apprendre a été établie par le fait qu’ils parlent et marchent. La curiosité naturelle des enfants, qui veulent savoir, semble faner au fil des ans, au fur et à mesure que l’apprentissage perd sa spontanéité et se colore de soumission.

Et l’école devient le lieu de la passivité, de la souffrance, de l’exclusion, de la relégation, de l’étiolement. Pas pour tous, car la plupart s’accommodent tant bien que mal de la situation, mais pour suffisamment d’élèves pour que la question nous empêche de dormir, si la société du spectacle ne nous a pas complètement anesthésiés.

Alors, la réflexion sur le retour du plaisir d’apprendre devrait explorer d’autres zones que la didactique ou la pédagogie, qui ne font que bricoler en surface, et interroger le fondement même de toute société : ses agencements et ses institutions.

Il n’y a pas de démocratie sans égalité de droits. Comment l’école pourrait-elle se définir en dehors de cette affirmation, puisque son but est de construire des êtres capables de contribuer au développement d’une société démocratique. On affirme le droit à, mais on oublie le droit de. Le droit d’être acteur de son devenir individuel et collectif passe par le droit d’exercer, en partage, un pouvoir. Il n’est donc pas absurde de postuler que l’école qui donne à l’élève le droit de décider, selon des rituels institutionnels structurés, spécifiques, séparés, ce qu’elle sera, joue pleinement sa mission. La demi mesure étant le cheval de Troie de la résignation, si l’on s’engage dans cette voie, il faut aller jusqu’au bout de sa logique, et ne pas se contenter d’un pouvoir de proposition, d’un droit consultatif concédé aux élèves, sans aller jusqu’au droit institué de participer à la décision.

Décréter que c’est utopique ne serait pas condamner l’idée, puisque chacun sait que l’utopie d’aujourd’hui est la réalité possible de demain : marcher sur la lune était, pour nos (arrière) grands parents, une chimère.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981 a rendu possible la création de lycées expérimentaux fondés sur cette idée centrale que le pouvoir ne peut pas, dans une école, être confisqué par une partie seulement de ses acteurs, pariant que des élèves impliqués ont plus de chances d’être motivés. Le raisonnement n’est pas simpliste puisque la motivation est précisément ce qui semble manquer le plus cruellement dans le chef des élèves.

Pédagogie Nomade, un collectif belge d’enseignants, éducateurs, philosophes, a donc entrepris, tout au long de cette année scolaire, une démarche d’ethnographie participante, d’immersion au cœur de ces expériences, pour en ramener tout ce qui peut être transposable au contexte particulier de la Communauté Française. Les lignes manquent pour détailler le fonctionnement de ces écoles, par exemple du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire , qui assure la formation des lycéens dans une structure non hiérarchisée et anti autoritaire : pas de directeur, de secrétaires, de surveillants, de personnel ouvrier, de sonnerie, de points, de sanctions, égalité scrupuleuse de tous les membres de l’établissement quant à l’exercice des pouvoirs, dans une organisation bi-collégiale. Autrement dit, profs et élèves, à égalité, dessinent au quotidien les plans et l’organisation de l’école qu’ils s’approprient ainsi à la lettre. Et ça marche. Les élèves se mettent en chemin pour d’autres motifs que la rémunération des points, ou la crainte de la sanction ou de la relégation, mais parce qu’ils sont partie prenante, en fonction d’un projet personnel de formation, accompagné par des enseignants qui renoncent aux pleins pouvoirs et acceptent, en toute humilité, de ne pas maîtriser tous les paramètres des apprentissages.

La pensée qui ne débouche pas sur l’action ne mérite aucun égard : un projet a donc été déposé sur le bureau de Marie Aréna, à qui appartient maintenant la décision de rendre possible, dans le cadre de l’enseignement officiel, la création de cette école expérimentale, non en prémices d’une nouvelle réforme du système éducatif, mais au titre de laboratoire ouvert de recherche pratique sur la forme que peut revêtir un projet d’école effectivement démocratique.

Au minimum, ce qui sera transposable sans frais de cette expérience, c’est la fierté nécessaire et retrouvée des enseignants et des élèves pleinement acteurs de leur devenir individuel et collectif, la créativité indispensable à la construction permanente de leur école et de leur projet, et aussi l’idée qu’on peut s’engager dans des projets qui tranchent avec la tradition, avec ce qu’on continue à faire tout simplement parce qu’on l’a toujours fait. Et ça, c’est la condition du progrès.

Benoit Toussaint