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Gandhi, la sagesse déchaînée

dimanche 17 février 2008, par

Gandhi, la sagesse déchaînée

Kuru (fais), dit la Baghavad Gita. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Gandhi n’a pas eu accès à ce texte lors de sa période de formation. Il appartient en effet à la seconde, voire la troisième génération d’Indiens occidentalisés, son père, administrateur d’état, ayant veillé à lui donner une éducation à l’anglaise, couronnée par des études de droit en Angleterre.
C’est lors de ce séjour de jeunesse que des amis anglais lui conseillent la lecture du texte sacré, en traduction anglaise cependant.

La vie entière de Gandhi sera marquée par ce précepte, au point de constituer une collection d’expériences, riche matière à analyser, étudier, en vue de la conception de l’action adéquate. Son abandon, moitié par lâcheté, moitié par souci de ne pas attirer l’attention et les moqueries, des traditions vestimentaires, alimentaires, nourrira sa réflexion sur le dépouillement volontaire, le dédain pour les apparences, la méfiance envers le conformisme, qui deviendra enfin motif politique. Son expérience de mangeur de viande de viande sera nécessaire pour un retour réfléchi au végétarisme.

De retour au pays, Gandhi connaît une brève et tâtonnante expérience du barreau à Bombay, avant de s’embarquer pour l’Afrique du Sud. Une importante population indienne y vit difficilement, attirée non par l’industrie aurifère, mais par l’activité économique prospère qui en résulte. Riches commerçants et travailleurs sous contrat, pratiquement asservis, y connaissent une problématique cohabitation avec les autorités britanniques, et leur défense justifie l’engagement d’un avocat, fût-il jeune et inexpérimenté, et hésitant dans son élocution comme le jeune Gandhi.

L’apartheid fait rage et les causes ne manquent pas. Comment lutter contre les discriminations quotidiennes et les violences racistes ? Gandhi organise le microcosme indien du Natal en un puissant Congrès des Indiens, et le dote d’un organe de presse.

Déjà, swaraj est le mot d’ordre, et sous l’impulsion de Gandhi, le mouvement installe sa propre imprimerie, choisissant à l’occasion d’actionner la presse artisanale à la main plutôt qu’à l’aide du moteur, histoire de vérifier, dans une euphorie fiévreuse, le contrôle de l’ensemble du processus.

En même temps qu’il forge ses armes politiques futures, non violentes, symboliques, déterminées, et qu’il goûte l’inconfort de la prison et la violence de la répression, Gandhi exerce une plume plus journalistique qu’idéologue, c’est dans la description du vécu, du quotidien, qu’il excelle et, bien avant son autobiographie, commence l’assemblage des pièces d’un puzzle dans une langue simple, directe, le gudjrati, que les traductions enjolivent souvent et trahissent parfois, neutralisant la puissance et l’efficacité de son style dépouillé et de ses images.

Ainsi, lorsque le Congrès Indien opte pour la résistance passive contre une nouvelle loi sur l’immigration indienne, Gandhi lance, via « Indian Opinion », un appel pour donner à cette action un nom à la fois indien et plus dynamique. Sadagraha, attachement à ce qui est, semble s’imposer, avant d’être affiné en Satyagraha, attachement à la vérité. Qu’on ne s’y trompe pas : le leader en devenir ne se prétend pas détenteur d’une quelconque universelle vérité, sainte en quelque sorte. Il s’agit au contraire d’une vérité que chacun peut éprouver, d’une vérité en nous, non en soi, de ce qui subsiste authentique après examen intérieur attentif, à quoi on s’attache ensuite indéfectiblement, pas bien loin du souverain bien de l’eudémonisme, en somme.

Mais le pacifiste n’en est pas moins déterminé. Actant le refus des autorités de respecter le compromis laborieusement élaboré, il invite les Indiens à brûler, tout simplement, les certificats sur lesquels ils doivent s’inscrire. C’est ensuite la marche du Transvaal, un cortège non armé et non violent, pour dénoncer les ennuis faits aux Indiens.

Ce travail politique sur le terrain s’accompagne d’une évolution morale, individuelle, orientée elle aussi vers l’action et la recherche de l’autonomie.. Pourtant issu d’une famille aisée, d’une caste supérieure, il va progressivement se passer de coiffeur, de blanchisseur, de cuisinier, effectuant lui-même toutes les tâches domestiques, jusqu’à l’entretien des latrines. Il se fait également sage-femme pour mettre au monde son troisième enfant, après la naissance duquel il estime devoir brider la nature, parce que son projet politique ne peut souffrir de la concurrence d’une charge familiale importante. Il opte donc pour une méthode de contraception radicale, la chasteté, se souvenant avoir été assez absorbé par la sensualité, encore adolescent, dans les premiers temps de son mariage.

La lecture de Tolstoi, suivie d’une correspondance avec l’écrivain russe, lui fait entrevoir un idéal de vie communautaire. Il fonde la ferme Tolstoi, près de Phoenix, où il rassemble une micro-communauté indienne.

Loyaliste envers l’Empire britannique, malgré son combat pour l’émancipation progressive, il forme lors de la guerre des Boers un corps d’ambulanciers avec ses compatriotes, qui sera à nouveau mobilisé lors de la guerre des Zoulous, soignant indifféremment les blessés des deux camps.

Quand il regagne l’Inde après un séjour de plus de vingt ans en Afrique du Sud, Gandhi s’est fait un nom, et ne laisse insensible ni les hautes classes indiennes, attirées par l’idée de l’indépendance, ni les jeunes gens qui mènent, surtout au Bengale, une activité terroriste qu’il juge peu efficace.

On voit alors à l’œuvre l’homme formé en Afrique, avec le désintéressement comme ligne de conduite, la non-violence comme méthode, et un loyalisme qui virera à l’insurrection dès lors qu’il ne croira plus la coopération possible. Son idéal et son système s’affinent et se précisent. Le swaraj implique à ses yeux la conquête de droits légitimes, sans remise en cause, au début, du régime britannique, et doit être placé sous le signe du Satyagraha, résistance non violente de masse, car la force de vérité contient une puissance insoupçonnée et une efficacité souveraine et universelle.

Obsédé par le souci de former de nouveaux combattants pacifistes, il crée une nouvelle communauté près d’Ahmedabad au Gudjurat. Gandhi prend part, en même temps, aux côtés des plus démunis, tisserands, indigotiers, paysans, à des conflits sociaux, qui les opposent plus aux capitalistes indiens qu’à la puissance coloniale, soit dit en passant.

C’est le projet de loi Rowlatt, du nom de son concepteur, qui va mettre le feu aux poudres, et hisser la lutte à un degré plus politique encore. Cette disposition restreint les libertés individuelles des Indiens, profitant d’un climat propice aux pouvoirs spéciaux dictés par la premièreguerre mondiale, qui a des répercussions jusqu’en Asie.

Gandhi préconise alors le boycott des produits étrangers, notamment le coton des filatures anglaises, qu’il invite à brûler. Parce qu’une décision n’est jamais un fait isolé, sans conséquences, il conçoit alors ce qui nous aide peut-être le mieux à comprendre son mode de pensée. Puisqu’on met le feu aux cotonnades de Manchester, et qu’il faut néanmoins se vêtir, et que par ailleurs l’Inde souffre d’une misère économique endémique dans les zones rurales, il faut faire d’une pierre deux coups.

C’est l’idée géniale du kadhi. Gandhi le concède volontiers : il n’a jamais vu de rouet, ni de métier à tisser. Le rouet est par ailleurs un objet déjà oublié, bien que d’importation relativement récente. Son nom, la charkha, est d’ailleurs d’origine persane. Rien à voir, donc, avec quelque tradition à perpétuer. Au contraire presque. Gandhi, ne ment pas vraiment avec l’histoire, mais dit, en quelque sorte la vérité par anticipation, et construit de toutes pièces, sans se ménager et de fil en aiguille pourrait-on dire, une tradition.

Il faut trouver les outils, les matériaux, les détenteurs des gestes et des techniques. C’est un travail considérable auquel il ne serait pas parvenu sans le soutien d’amis industriels, d’artisans de rencontre, et sans la ténacité, la chance qui ne sourit qu’aux audacieux.

Au bout du fil, c’est le kadhi, modeste pièce de coton, sans fioriture ni couture, dont il fera son vêtement en toute circonstance jusqu’à la fin de sa vie, et qui rend à l’échelle de l’économie nationale, travail et dignité à des populations démunies de tout, dans les contrées les plus reculées. Quoiqu’il en soit, cette étoffe restera toujours plus coûteuse qu’un coton industriel, et opter pour le kadhi, c’est poser un geste politique résolu.

Par la suite, le destin individuel de Gandhi se confond avec celui de l’Inde, en chemin vers l’indépendance.

Prisons et jeûnes à répétition, périodes d’action entrecoupées par les guerres successives, Gandhi mène de front plusieurs combats interdépendants : faire comprendre les exigences de Satyagraha, pacifier les relations entre Hindous et Musulmans, réhabiliter femmes et intouchables, développer l’industrie textile artisanale.

C’est en ce temps qu’il réalise son chef d’œuvre d’activisme pacifiste, devenu emblématique. Alors que la polémique fait rage sur le Serment d’Indépendance proclamé en 1930, Gandhi choisit un terrain de lutte concret, marginal mais symbolique, pour éviter l’enlisement dans un débat trop général.

Il s’agit de la gabelle, cette taxe sur le sel, perçue par les Anglais, et dont les Indiens réclament la suppression. Gandhi adresse aux autorités un ultimatum, qui est rejeté dédaigneusement. Soucieux d’une mise en scène tragique au sens propre, Gandhi rassemble des dizaines de milliers de manifestants, déclare ouverte la guerre d’indépendance, et entame la marche du sel, vers l’Océan, sur les rives duquel, cérémonieusement, il recueille un poignée de sel, invitant chacun à l’imiter.

Placé en situation difficile à gérer par l’absence de réaction des autorités, il pousse plus loin en annonçant le pillage des dépôts de sel. La répression est alors violente, jetant en prison avec lui près de cent mille Indiens.

Libéré, il fait un voyage triomphal en Angleterre, et le petit homme à moitié nu, adulé par des foules enthousiastes, se souvient de l’étudiant timide et embarrassé, qui singeait vainement le modèle anglais pour tenter de passer inaperçu, d’éviter le ridicule. C’est l’aboutissement d’une démarche d’authenticité plus qu’une revanche. Au cours de ce séjour seront jetées les bases de la Constitution de 1935.

Le train de l’histoire est lancé, et Gandhi quitte le Congrès, pour recentrer son combat sur le statut des intouchables, en même temps qu’il crée l’Association des Industries de Villages. Il brûle enfin ses dernières forces, une nouvelle fois, sur le chemin, parcourant l’Inde en tout sens pour tenter de pacifier les relations entre Hindouistes et Musulmans, qui prennent une tournure tout à fait violente, et ne seront pas pour rien dans la scission de l’Inde au jour de l’Indépendance, scission à laquelle il s’est toujours opposé, mais qui rentrait dans les plans géopolitiques de l’arbitre anglais, de la communauté internationale et des extrémistes des deux bords.

Le 30 janvier 1948, alors que son combat politique a pris une tournure décisive, de la motion « quittez l’Inde » en 1945 à l’Acte d’Indépendance en 1947, il est assassiné par un fanatique hindouiste, rageur, qui estime que son soutien aux Musulmans a été trop loin, au détriment de ses coreligionnaires. Dernier symbole, définitif.

Un portrait de Gandhi

Gandhi, si son ami Rabindranath Tagore l’a nommé grande âme, mahatma, est avant tout un homme d’action, non dogmatique, mais résolument empirique, engagé dans le concret, tyrannisé par l’immédiat, qui traite au jour le jour problèmes petits ou grands, et ramène tout à des expériences dont il faut tirer les conclusions après examen minutieux, pour retourner au combat.

Sa faculté maîtresse est l’invention politique. Il pratique l’engagement comme on joue aux échecs, en principe, dans le respect scrupuleux des règles et avec le souci d’échafauder des manœuvres imprévisibles.

Réaliste et pragmatique, il ne s’enlise pas dans le débat, qui est une dérive s’il ne débouche pas sur l’action, repère promptement ses erreurs, les corrige, transforme en projets ses opinions et passe à l’action.

S’il a remporté tant de victoires, c’est qu’il tient compte du contexte, des régimes politiques, des psychologies anglo-saxonne et indienne, des règles du capitalisme ambiant qui, quoi qu’autoritaire, respecte la liberté de presse, ne perd jamais de vue le profit, le tout coloré d’une sentimentalité bourgeoise dont il use avec discernement.

Ce qui traverse ce portrait, et l’éclaire, c’est le souci obstiné de ne pas nuire, et l’obsession de la liberté, qui ne peut être entravée par une attache excessive aux biens matériels, voire à la vie. Ses prisons ne sont pas pour rien dans son choix de l’ascétisme et du dépouillement.

Comment expliquer la conjonction de caractéristiques aussi fortes en un seul homme ?

De son peuple il a peut-être hérité du génie commercial et politique, tactique en un mot, et de son éducation vichnouite teintée de jaïnisme la prédilection pour le jeûne. Mais il ne faut pas oublier que la première fois qu’il y a recours, c’est à titre privé, pour faire comprendre sa peine à deux disciples qui ont commis une faute grave. Ce geste personnel deviendra, après analyse de son effet, une arme qui n’est pas sans rappeler le jeûne du créancier, pratique traditionnelle et coutumière, celle-là, ce qui explique en partie l’impact des actions de ce type qui suivront dorénavant, à une cadence de combat.

La pratique du silence hebdomadaire du lundi, que même un vice-roi ne peut troubler, est une autre forme d’abstinence efficace, même si elle semble plus introspective et moins spectaculaire. Quoique…

Ses lectures et son instruction, elles, sont occidentales, à coup sûr, et sa formation politique également, passionné qu’il fut par l’exemple de la lutte irlandaise, et les péripéties de l’Indépendance américaine, en particulier la partie de thé de Boston.

Jusqu’à son vocabulaire est anglo-saxon, lorsqu’il s’agit de nommer les concepts qu’il élabore et dont il cherche ensuite une traduction satisfaisante, en hindi ou en sanskrit.

Quant à la tradition, on a vu avec le khadi qu’il ne répugne pas à la préfabriquer, ou à la bricoler. Le rouet figure au centre du drapeau national indien, signe de sa puissance symbolique et conceptuelle.

La machine n’est condamnable à ses yeux que si elle ne respecte pas la dignité humaine ou si elle n’est pas assujettie à des besoins réels. A une industrialisation de type capitaliste, Gandhi préfère l’industrie artisanale, décentralisée en petites unités rurales, sur le mode coopératif.

L’ashram, mode d’organisation sociale préféré de Gandhi, se réfère également à la tradition, sans tomber dans ses travers. L’ermitage, loin des villes, où des humains librement rassemblés recherchent ensemble la sagesse et la paix de l’âme en menant une vie frugale, a sa préférence. Mais il est sceptique quant aux formes purement religieuses de ces communautés et leur préfère le modèle russe, plus social, de Tolstoi. Ajoutons-y une pincée d’hédonisme tranquille et on n’est pas loin des communautés autogérées qui ont foisonné après 1968 en nos contrées.

La doctrine, enfin, de Gandhi, s’il en est une, va puiser dans la Bhagavad Gita ses bases théoriques. Ce poème est un des textes hindous les plus sacrés. Ses dix-huit chapitres font partie d’un ensemble beaucoup plus vaste mais sont considérés comme une œuvre indépendante traitant de la philosophie de l’action. Il s’agit d’un dialogue entre Arjuna, espèce d’archétype de l’objecteur de conscience, et Krishna, qui échangent arguments et opinions avant un combat décisif et gigantesque. Krishna, dans un passage décisif, conclut un résumé de philosophie en soulignant la nécessité de détacher l’esprit des fruits de l’action et d’accomplir son devoir envers soi-même et sa communauté. Certains exégètes, et ils sont nombreux depuis l’antiquité, considèrent que la bataille n’a jamais eu lieu, le vrai champ de bataille étant l’âme d’Arjuna.

Quoi qu’il en soit, Gandhi emplit sa besace, se nourrit de quelques principes qu’il n’abandonnera jamais, ainsi que d’un mode opératoire. La discipline intérieure est le chemin du détachement matériel, tous nos soins devant être consacrés à l’authenticité, la recherche de la justice, le respect de l’humain. Satyagraha requiert une préparation intérieure approfondie, et n’a rien à voir avec la passivité, impliquant au contraire générosité, courage, force d’amour. Si on n’a pas le choix entre la lâcheté et la violence, il faut choisir la violence, ajoute-t-il pour dissiper toute possibilité de malentendu.

Portrait de Gandhi en cynique ?

Ascète anticonformiste, agitateur politique, Gandhi rappelle Diogène le cynique. Ils partagent une forme d’excentricité du dépouillement, tant dans l’habit que l’écuelle, le défi à l’ordre social, l’individualisme forcené du secoueur d’opinion. Gandhi y ajoute une bonhomie affable, le sarcasme lui est inconnu. Il affiche une courtoisie indéfectible envers le puissant et le pauvre, et un optimisme de bâtisseur, bien loin de la vie un peu stérile et du rêve d’une impossible perfection. Ces caractéristiques font de lui un homme actif, réaliste, un stratège inspiré, bref, un utopiste pragmatique d’un commerce bien plus agréable que l’élève d’Antisthène.

Kuru. Son autobiographie, dictée en prison, à l’âge de 53 ans, n’est pas une rétrospective, mais un nouveau départ, un acte politique. Il se plaint dans l’introduction d’avoir été relâché trop tôt, sans avoir pu achever le programme qu’il s’était fixé, écriture et lecture.

C’est donc en priorité à ce texte que se référera le lecteur soucieux d’en savoir plus. Quant à nous, nous y puisons les expériences de Gandhi dans sa pratique d’éducateur improvisé.

Gandhi pédagogue

C’est peut-être dans une de ses nombreuses prisons que Gandhi a forgé ses principes en matière d’éducation. Constatant que les besoins naturels rencontrés, la privation de tout ce qui excède leur satisfaction n’est nuisible en rien, il observe qu’un relatif ascétisme contribue à la formation du caractère, le sien tout au moins.

En Afrique du Sud, dans l’Ashram Tolstoi, puis au Gujarat, dans l’Ashram Satyagrati se reproduit le même phénomène : les communautés rassemblées en ces lieux de vies, des familles d’origines diverses, ont des enfants dont il faut pourvoir à l’instruction. Ces lieux sont éloignés de la ville, et les communautés disposent de très peu de moyens. Ajoutées à une volonté d’économie parcimonieuse des maigres ressources, et à la conviction que le rôle de l’école est somme toute restreint si la famille et la communauté endossent leur responsabilité éducative, ces données encouragent Gandhi à s’improviser enseignant, avec l’aide de collègues de fortune et de rencontres, recrutés sans promesse de salaire. Des profs rencontrés sur le chemin, en quelque sorte, littéralement fidèles à l’étymologie du pédagogue. Ils seront nourris et logés, et l’instruction des enfants sera leur part de travail dans le contexte communautaire.

Quelles matières, dès lors, enseigner ?

1) formation du caractère

« J’avais toujours donné la première place à la formation du caractère… je la considérais comme le vrai fondement de l’éducation : à condition de jeter solidement les bases de cette fondation, j’étais certain que les enfants n’auraient pas de peine à apprendre tout le reste par eux-mêmes ou avec l’aide d’amis.

A la ferme Tolstoi, il a été décidé collectivement d’ériger en principe de ne pas demander aux jeunes gens de faire ce que ne faisaient pas les maîtres. Donc lorsqu’on leur demandait de faire un travail quelconque il y avait toujours un maître qui y prenait part et travaillait collectivement avec eux. »

En outre, un vœu prononcé sérieusement est un engagement au sens propre, dont on ne se délie pas sur le coup d’un caprice. Formulant celui d’apprendre, dans les deux sens du terme, élève et maître signent donc contrat. Conscient d’une possible tyrannie de l’engagement et de la promesse, il met à l’aise le lecteur de son autobiographie en narrant avec ironie son refus de boire du lait, devenu promesse le jour où il a appris comment était traité le bétail d’élevage. Les pressions de son épouse et de son médecin se faisant fortes, un jour que sa santé flageolait, et conscient de la nécessité de rester en vie pour poursuivre son combat, il s’en est tiré par une pirouette dont il se moque lui-même, en acceptant de boire, en guise de régime reconstituant, du lait de chèvre…

Gandhi répète maintes fois que l’éducation morale est du ressort de la famille, non de l’école. Considérant l’ashram comme une famille, il endosse donc, par rapport aux enfants qui lui sont confiés, le rôle de père, amour indulgent et rigueur compris.

2) formation intellectuelle

« Lorsque les élèves sont sevrés de leur penchant à la paresse et mis au travail, il reste peu de choses à leur apprendre ».

Gandhi pense néanmoins à la formation littéraire. Il a affaire à des enfants qui parlent, mais ne l’écrivent ni ne la lisent, leur langue maternelle, le tamul, le gudjrati, l’ourdou, l’hindi. Lui-même ne pratique avec aisance que la dernière de ces langues, mais il a, au cours de ses voyages et rencontres, pratiqué peu ou prou les trois autres, et en connaît les rudiments. Sans jamais dissimuler son ignorance, en faisant au contraire une arme, ou un jeu, il met en place une espèce d’enseignement mutuel, pratiquant en sorte que des enfants d’âges, niveaux, origines et langues différents, rassemblés dans une même classe, soient actifs à l’un ou l’autre degré de connaissance dans l’une ou l’autre des langues étudiées. A cela il ajoute une formation en anglais et une initiation au sanskrit : la langue des dominants du moment et celle qui donne accès aux textes sacrés.

Les mathématiques sont un langage de plus à maîtriser, et Gandhi se souvient que la culture indienne n’a rien à envier aux autres, que des avancées très anciennes en astronomie, et donc en mathématiques, sont le fait de chercheurs indiens, parfois des princes savants et passionnés. Il s’agit donc là aussi d’un bagage intimement lié à la culture de son pays, autant dire un objet de fierté pré-nationale.

La formation des corps est un complément indispensable à la formation intellectuelle. Nul besoin de concevoir ou inventer des exercices physiques, des gesticulations artificielles ou sportives, puisque le quotidien de la communauté les implique. C’est donc au cœur de la routine de la communauté que les jeunes gens vont former leur corps et endurcir leurs forces. Le jardin est une source inépuisable, chaque saison renouvelée, de travaux nécessaires et variés : irrigation, abattage, creusage, entretien, récoltes, constructions.

Gandhi estime en outre nécessaire l’acquisition de compétences manuelles susceptibles de devenir professionnelles : la communauté aménage un atelier de menuiserie, une imprimerie, un atelier de tissage, une cordonnerie, et les travaux de la cuisine sont partagés : le métier s’apprend ainsi avec les mains et non dans un livre : « des manuels dont on nous rebat oreilles je n’ai jamais éprouvé le besoin, j’ai toujours eu le sentiment que le maître est le vrai livre pour l’élève.

3) Formation spirituelle

Développer l’esprit, indépendamment des livres religieux, c’est former le caractère et permettre à chacun de travailler à la connaissance de Dieu et à l’accomplissement de soi, non pas en lisant les textes ou en récitant des cantiques ou incantations, méthodes qui laissent Gandhi insatisfait. De même que la formation physique doit emprunter les exercices corporels de l’action et la formation intellectuelle pratiquer les exercices d’intelligence, la fomation de l’esprit n’est possible qu’en mettant en situation l’esprit de l’exercer.

Lorqu’un ami s’étonne de le voir mettre ses propres enfants en contact avec des jeunes très difficiles, voire rétifs aux apprentissages, d’ainsi mélanger le succulent à l’insipide, Gandhi répond par une question, qui envoie dans les cordes l’interlocuteur, en toute amitié : « lorsqu’il faut choisir entre la liberté et l’érudition, qui ne dira que l’on ne doit préférer mille fois la première à la seconde ? ».

S’il avait inscrit ses fils dans une école anglaise , où peut-être ils auraient reçu une formation littéraire plus complète, plus efficiente, c’eût été au détriment de la valeur essentielle à ses yeux, car « les interdictions formulées de l’extérieur, soit ne pas suivre les penchants douteux des camarades de rencontre, n’ont que peu de chances de succès. Lorsqu’on se les impose soi-même leur effet est décidément salutaire. »

Quant au Dieu qu’il s’agit de connaître, Gandhi ne joue ni la grenouille indienne de bénitier ni l’officier du culte, puisqu’il dira à plusieurs reprises qu’à sa connaissance, s’il existe un Dieu qui surpasse tous les autres, c’est la Vérité, et une religion qui englobe toutes les religions, c’est celle qui lui est dédiée. Difficile d’aller plus loin, autant dans la laïcité non conquérante ou militante, comme on en connaît, que dans l’oechuménisme tranquille, le synchrétisme concret : « L’erreur ne devient pas vérité parce qu’elle se propage et se multiplie ; la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit. L’esprit sommeille dans la brute et c’est pourquoi elle ne connaît que la loi de la force physique. La dignité de l’homme demande l’obéissance à une loi plus haute, à la force de l’esprit. »

C’est la Bagavad Gita, dont Gandhi s’est un jour astreint à mémoriser les lignes et les quatrains, parce qu’il ressentait le besoin de muscler à la fois sa mémoire et son âme, qui fait office de référence.

L’objectif de ce texte n’est pas biographique, et pour en savoir plus sur Gandhi, outre les nombreuses allusions disséminées ailleurs, le lecteur recourra à « une autobiographie, mes expériences de vérité », cet ouvrage où, en racontant sa vie, Gandhi pose surtout en même temps qu’un geste politique, des cailloux blancs sur les chemins de la désobéissance civile, de la lutte non-violente, du combat pour la vérité, et ce philosophe qui n’a jamais prétendu l’être développe, par le récit de sa vie, « car ma pensée, c’est mes actes », une véritable philosophie de l’action, mais en existe-t-il une autre ?