Accueil > Z comme archives > Pédagogie Nomade > Contributions à la réflexion > Articles et cartes blanches > réinventer les conditions de l’éducation

réinventer les conditions de l’éducation

un article de Jacques Liesenborghs

dimanche 31 janvier 2010, par

En matière d’éducation, les urgences ne peuvent se limiter à l’indispensable bataille sans merci contre le marché scolaire et la profonde dualisation du système qu’il engendre. Dans un livre trop peu connu (1), Marcel Gauchet détaille les changements très profonds qui affectent nos sociétés, les familles, la culture, … A tel point qu’il n’hésite pas à écrire que » les conditions de l’éducation sont à réinventer de fond en comble » ! Il souligne par exemple que la tradition et le passé ont été vidés de leur valeur vivante et de leur portée actuelle. Il constate le désenchantement de la science et une sorte de « désintellectualisation rampante » (il suffit de savoir utiliser). « L’image de la connaissance que véhicule notre culture ambiante est dissuasive à plus d’un titre. Si les enfants perdent à l’école le goût d’apprendre, ce n’est pas du fait de sa maladresse, mais du fait de la vision de l’humain et de la société dont elle est le vecteur involontaire. Par une belle ironie de l’histoire, la société de la connaissance pourrait bien s’avérer celle où le désir de savoir n’a plus lieu d’être »

Notre propos doit se limiter à l’école. Mais impossible d’en parler sans évoquer la société et la famille. Or, élever des enfants, les conduire vers le haut, c’est les conduire hors de la famille, vers la société, vers le « monde ». C’est former des êtres qui auront acquis la capacité de prendre leur part dans la vie de la collectivité. Mais, « si à l’intérieur de la vie familiale, l’enfant ne rencontre pas cette dimension d’ouverture au monde social, c’est le sens de l’école, et peut-être même le sens de la vie, qui viennent à disparaître« .

D’où la nécessité d’un contrat social pour l’éducation !

Le sens de l’école ?

Il y a les « missions qui indiquent un sens : préparer tous les jeunes à comprendre le monde qui les entoure et à devenir les acteurs lucides de leur vie et de la transformation de ce monde. Et il y a l’air du temps : être bien dans sa peau et surtout ne pas « se prendre trop la tête » ! On est loin du débat sur la tête bien faite ou plutôt bien pleine…

Le sens pour les élèves ? Ca va dans tous les sens, évidemment. Mais, pour bon nombre d’entre eux, c’est l’utilitaire qui domine. Ils savent que leur destin social se déterminera pour une large part à l’école. Aussi, on voit se développer des attitudes du genre : » je te donne quelques heures de ma vie ; en échange, tu me donnes des points et un diplôme ! ». Un échange de bons procédés, quoi. Qui réussit beaucoup mieux à certains. Voir le tri impitoyable qui s’opère au fil de la scolarité et qui est étroitement lié au profil socio-économique des élèves et de leurs familles .

En outre, on s’interroge trop peu sur la place des élèves comme acteurs dans l’école. Acteurs de leurs apprentissages bien sûr, mais aussi acteurs dans les groupes dont ils font partie. Co-créateurs d’un « vivre ensemble » qui invite au respect, à la découverte de l’autre et bannit toute forme de violence. Des pédagogies actives et institutionnelles ont fait et font (2) la preuve que cela est possible. Mais pourquoi ces pédagogies sont-elles si difficiles à implanter dans les écoles ? Sans doute parce qu’elles ne sont pas neutres et bousculent le (dés)ordre établi ?

Le sens pour les profs ? Voilà une matière pour plusieurs articles, recherches, mémoires ou doctorats. Au risque d’être simpliste, je considère que c’est rien moins que l’image du métier et son sens qui doivent changer. Normal dans un monde qui bascule.

C’est devenu un métier pour battant(e)s, pour militant(e)s ! Où il faudra le plus souvent ramer à contre-courant : refuser les exigences de parents-clients, promouvoir des valeurs qui ne sont pas à la mode comme l’écoute, la coopération, la rigueur, … Refuser aussi de se laisser envahir par l’amertume de certaines salles des profs. Accepter de jouer plusieurs « rôles » et s’y former … sans tomber dans les travers du Bégaudeau de « Entre les murs » ou d’Isabelle Adjani dans « La journée de la jupe » !

Un métier où il s’agit de faire reculer l’ignorance et d’éveiller la curiosité comme d’autres combattent la maladie et redonnent espoir. Comme le dit si bien Daniel Pennac : « Les professeurs qui m’ont sauvé étaient des adultes confrontés à des adolescents en péril. Ils se sont dit qu’il y avait urgence. Ils ont plongé. Ils m’ont raté. Ils ont plongé de nouveau, jour après jour, encore et encore… Ils ont fini par me sortir de là. Et beaucoup d’autres avec moi. Ils nous ont littéralement repêchés. Nous leur devons la vie« (3)

Inutile de préciser que, dans ces perspectives, les formations initiale et continuée sont à réformer de fond en comble.

Des contenus qui ont du sens

On discute à juste titre « compétences », mais on n’ose pas parler contenus, programmes, horaires. La vie quotidienne des élèves et des enseignants. Comment peut-on tolérer aujourd’hui ces horaires saucissonnés qui promènent les élèves d’heure en heure d’un labo de langues vers un hall de sports d’où ils gagneront le cours de biologie avant de rejoindre le prof de morale … ? Résultat : des savoirs « en miettes ». Quand tout le monde convient qu’il faut apprendre à faire des liens, à dégager du sens.

Qui aura l’audace d’envoyer à la poubelle des grilles horaires tout à fait surannées ? Et, comme le propose Philippe Meirieu, de « repenser l’éducation scolaire en termes de fondamentaux de la citoyenneté. Ce qui devrait permettre de reconstruire le champ des savoirs scolaires en s’émancipant des rapports de force disciplinaires hérités des siècles derniers »(5). Qu’est-ce que ça pourrait donner ?

« Les fondamentaux sont constitués par ce qui permet à un citoyen d’exercer sa responsabilité sociale et politique« . On s’excuse d’insister, mais c’est captal ! « Tout citoyen doit pouvoir accéder aux langages« . A tous les langages : écrit, oral, mathématique bien sûr. Mais aussi au langage du corps si souvent oublié et au langage de l’image omniprésente aujourd’hui. Dans le prolongement direct des langages, à la démarche créative « qui relève des objectifs prioritaires de l’école« .

Ce n’est pas tout. Pour éviter les pièges du « lire, écrire, compter », il faudra éviter d’isoler les objectifs linguistiques et d’expression des contenus culturels : « ce qui fait la spécificité de l’Ecole, c’est de ‘tricoter’ en permanence les objectifs d’expression avec des objectifs de connaissance référés aux champs des savoirs indispensables pour participer à la vie citoyenne« . Pour tous les jeunes issus du professionnel, du technique, du général et des Cefa.

Sur ces bases, Meirieu distingue trois domaines : la culture scientifique et technique, les savoirs patrimoniaux et tout ce qui relève du développement durable (santé, environnement, biologie, géographie, sociologie, …).

Les savoirs patrimoniaux ? Soit « l’ensemble des connaissances par lesquelles l’homme se pense lui-même, comprend son passé et se projette dans l’avenir« . A commencer par l’histoire : une histoire qui doit donner aux élèves la possibilité d’accéder aux savoirs « dans leur tressaillement originel« .

Essentielle aussi, la culture scientifique et technique : « l’enfant doit bien saisir que tous les objets qui l’entourent ont été créés, fonctionnent grâce à des dispositifs imaginés par des hommes : il n’y a rien de magique là-dedans et personne ne peut déposséder quiconque de son droit de comprendre ce que des hommes ont créé« .

Qu’on ne vienne pas me dire que Philippe Meirieu est un doux rêveur ! Ils sont nombreux, philosophes, pédagogues, sociologues, .. ; à considérer qu’il faut en finir avec des cadres dictés par l’université d’avant-hier. Edgard Morin, Philippe Perrenoud, Marcel Gauchet s’inscrivent dans des perspectives proches. Pourquoi ne pas les écouter ? En sachant que ces orientations susciteront de vives résistances et des débats passionnés et passionnants. Qui aura le courage d’ouvrir ces débats ?

En Europe, s’il veut relever les défis de la crise de l’éducation (encore une crise profonde), la tâche du politique ne sera pas mince. Car il faudra quels que soient les pays d’abord rétablir un climat de confiance et associer largement l’ensemble des citoyens à des débats délicats qui ne peuvent rester confinés dans des cercles restreints.

Je plaide dans mon pays la Belgique, pour des « Assises de l’éducation » qui se donnent le temps d’une législature pour amener tous les acteurs de l’éducation à comprendre que des changements profonds s’imposent. Et je rêve que les médias s’associeront à ce travail citoyen, même s’il ne sera pas spectaculaire tous les jours.

Jacques Liesenborghs,

ancien sénateur, auteur de « Ecoles : notre affaire à tous – Eduquer pour demain », Couleur Livres, 2008

(1) « Les conditions de l’éducation », MC. Blais, M. Gauchet, D. Ottavi, Stock, 2008

(2) voir, par exemple, l’expérience entamée cette année par ‘Périple en la demeure’, en province de Luxembourg ou, depuis des années, à l’école communale de Buzet-Floreffe.

(3) D. Pennac, « Chagrin d’école », Gallimard, prix Renaudot 2007

(4) in « L’enfant, l’éducateur et la télécommande », Labor, 2006