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carte blanche de Nico Hirtt

à propos du décret inscription

vendredi 30 novembre 2007, par

Si on peut reprocher quelque chose � Marie Arena, c’est de ne pas avoir été assez loin, mais elle va dans la bonne direction

Chaque enfant a droit à une place dans une bonne école !

Ce 30 novembre, depuis l’aube – depuis plusieurs jours même en certains endroits –, des milliers de parents d’élèves de sixième primaire s’agglutinent en longues files à l’entrée des écoles secondaires. Certains ont passé une ou plusieurs nuits dehors, à attendre l’ouverture des portes. D’autres ont dû y sacrifier une, voire plusieurs journées de congé. La folie atteint son paroxysme là où l’on savait d’avance que tous les clients ne seraient pas servis.

Les scènes de folies auxquelles nous assistons depuis quelques jours seront assurément imputées au « décret inscriptions ». Pourtant, en fixant l’ouverture de la chasse au 30 novembre, la ministre Arena n’a pas inventé la course aux places sur le marché scolaire. Elle a seulement pris le risque de cristalliser, en une seule journée, des situations jusque-là disparates, camouflées et donc mieux tolérées.

S’il faut reprocher quelque chose à Marie Arena, ce n’est pas d’avoir voulu réguler les inscriptions d’élèves, mais de l’avoir fait beaucoup trop timidement et sans répondre à l’angoisse légitime des parents qui, percevant les terribles écarts de niveau entre établissements scolaires, craignent que leur enfant ne trouve plus de place dans une « bonne école ».

En effet, si la liberté de choisir l’établissement scolaire de ses enfants est peut-être un droit inaliénable, l’assurance de trouver une place pour eux dans un enseignement de qualité proche de son domicile, en est assurément un autre. Et il est plus fondamental, car si ce droit-là n’est pas respecté, la liberté de choix n’est qu’une formule creuse. Il se trouve pourtant que notre pays est l’un des seuls en Europe – avec les Pays-Bas et l’Irlande – où les parents se voient encore contraints de prospecter le marché des écoles afin d’espérer y caser leurs enfants. Dans toutes les (autres) nations civilisées, il a semblé naturel aux yeux du législateur que le droit à l’enseignement impliquait le droit, pour chaque enfant, de jouir d’une place réservée dans un établissement scolaire. Cela semble évident. Mais pas chez nous, où l’anarchie a trouvé à s’appuyer sur de puissants intérêts.

Les réseaux d’abord, qui ont besoin du marché scolaire afin de justifier leur propre existence. Mais aussi une fraction des parents : ceux qui jusqu’à présent tiraient leur épingle de ce vaste jeu de chaise musicale, parce qu’ils en connaissent bien les règles, ceux qui réservaient leur place parfois des années à l’avance en veillant – consciemment ou non – à ce que leurs enfants se retrouvent toujours entre eux, entre gens « de bonne famille ».

Le marché scolaire produit en effet, le plus naturellement du monde, un regroupement des enfants par affinité culturelle, sociale, familiale. Il engendre ainsi un véritable apartheid social, bien plus puissant que celui produit par la seule ségrégation sociale géographique.

De nombreuses études comparatives internationales ont montré que plus le marché scolaire est libéralisé, plus la ghettoïsation sociale des établissements prend de l’ampleur, entraînant un grand écart dans les niveaux de performances des écoles. Récemment encore, sur la base des données de l’enquête PISA, nous avons pu établir que 45 % des écarts entre les pays ouest-européens en matière d’équité scolaire sont liés au degré de libéralisme pratiqué dans les inscriptions scolaires (1). Dans cette étude, la Belgique cumule deux records : celui du marché scolaire le plus libéral et celui de la plus forte inégalité sociale dans les performances scolaires.

L’assurance d’un enseignement de qualité pour tous passe par une mesure fort simple dans son principe et que propose depuis un an l’Appel pour une école démocratique : elle consiste à réserver automatiquement, pour chaque enfant, une place dans une école proche de son domicile. Dans les zones urbaines, donc à forte densité de population et d’écoles, cette attribution de places devrait en outre se faire en veillant à garantir une véritable mixité sociale (en se basant par exemple sur les revenus par quartier ou sur les revenus familiaux déclarés).

On évite ainsi la tentation du zapping résidentiel, qui a si gravement nuit à la « carte scolaire » française. Et on crée les conditions d’un nivellement par le haut : il est en effet admis depuis longtemps qu’une hétérogénéité contrôlée est profitable aux plus faibles, sans nuire aux performances des plus forts.

Bien entendu, une telle mesure ne peut être prise du jour au lendemain, pour tous les niveaux d’enseignement. Il s’agit de reconstruire à la base la composition sociale de nos écoles en partant de la première année, puis de monter d’année en année.

Insistons bien : ce projet n’entend nullement supprimer la liberté de choix. La place réservée à chaque enfant serait garantie seulement jusqu’à une date limite, suffisamment lointaine pour permettre aux parents de faire leur choix en connaissance de cause : au moins quelques semaines après les résultats de juin.

Dans un tel système, où les établissements seraient beaucoup moins dissemblables quant à leur composition sociale et donc quant à leurs « niveaux » de performances, on peut parier que la très grande majorité des parents choisiront simplement et naturellement d’utiliser la place qui leur a été réservée, échappant ainsi au calvaire inutile que représente actuellement une inscription scolaire.

En revanche, ceux qui, pour diverses raisons pédagogiques ou personnelles, auront réellement besoin de la liberté de changer leur enfant d’école, le feront dans des conditions infiniment meilleures qu’aujourd’hui : dans la sérénité, sans la pression d’une compétition aux places, sans la crainte incessante de se voir relégué vers une école au rabais.

Peut-être les queues du 30 novembre auront-elles au moins ce mérite-là : faire comprendre aux parents que leurs aspirations éducatives ne passent pas seulement par la liberté de choix, mais aussi par la conquête d’un véritable cadre régulateur, juste et efficace. Une pétition en ce sens est disponible sur le site Internet de l’Aped (2).

(1) Nico Hirtt, Impact de la liberté de choix sur l’équité des systèmes éducatifs ouest-européens , Aped, 2007.

(2) www.ecoledemocratique.org