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un texte de Raoul Vaneigem

mieux vaut une liberté désordonnée qu’une inhumanité se revendiquant de la justice

jeudi 3 juin 2010, par

Voici un petit texte dont vous ferez l’usage qui vous plaira. Je ne suis pas sûr qu’il vous soit d’un grand recours en cassation mais, devant les absurdes conditions économiques, sociales et psychologiques qui nous sont imposées, je mise sur un éveil des consciences et sur une résistance croissante des individus. Je n’ai pas besoin de vous dire : tenez bon !

Bien cordialement,
Raoul Vaneigem

Mieux vaut une liberté désordonnée qu’une inhumanité se revendiquant de la justice.

J’ai toujours trouvé odieux le propos de Goethe déclarant, un jour où l’homme d’Etat effaçait en lui le poète : « Je préfère une injustice à un désordre. » Mieux vaut une liberté désordonnée qu’une inhumanité se revendiquant de la justice, car une conscience libre corrige la première, au lieu que la seconde perpétue cette tyrannie du châtiment qui entretient la délinquance sous couvert de la supprimer.

La brutale intrusion de la police dans une école où l’on apprend à n’être ni l’esclave ni le maître de personne offre un bel exemple de la violence que les discours officiels appellent à proscrire. Qu’attendre d’autre de gouvernements qui préfèrent multiplier les prisons plutôt que les écoles et ne connaissent d’autres lois que celles de la prédation ?

Partout la dignité des hommes, des femmes, des enfants est bafouée par une politique qui accroît la pauvreté, le désarroi, la peur, le désespoir. L’Etat pousse le cynisme jusqu’à faire payer par les citoyens les plus défavorisés les malversations bancaires qu’il a couvertes de son autorité. Et l’on voudrait que chacun se résigne et obtempère docilement ? Le pouvoir mise sur le mensonge et sur la peur pour encourager le fatalisme et ensommeiller les consciences. Ce n’est pas sans raison qu’une justice, qui – à l’exception de quelques rares magistrats - ferme les yeux sur la corruption généralisée et s’avoue impuissante à empêcher le blanchiment de la drogue, s’en prend à un enseignement libertaire, où se pratique un art tout à fait contraire à la barbarie traditionnelle, l’art de refuser la prédation et la servitude volontaire.

Dans son souci de crétiniser les électeurs pour garder ses prérogatives, la classe politique, obnubilée par le clientélisme, n’ignore pas que ce qui la menace, c’est un ras-le-bol massif où l’invitation à « aller se faire foutre » ne sera qu’un pis-aller. Car, ne nous faisons pas d’illusions, l’effondrement de l’argent et d’une économie fondée sur le profit annonce un chaos où la violence aveugle risque de l’emporter.

La seule issue est une double prise de conscience des individus. A savoir, ce dont nous ne voulons plus : la mise à l’encan du bien public (enseignement, santé, transports, énergie, alimentation saine, industries utiles, droits à la retraite…) au profit d’intérêts financiers condamnés à la débâcle. Et ce que nous voulons vraiment : une priorité absolue accordée à la vie, à l’environnement, à une existence plus humaine, débarrassée de tout comportement prédateur. Le projet d’un enseignement, prodigué en ce sens aux enfants et aux adolescents comme aux adultes, doit être partout privilégié. Ceux qui l’entravent aujourd’hui répondront demain de la violence qu’ils ont engendrée.

En ces temps de servilité, il est salutaire de saluer l’audace des résistants à la tyrannie et au mensonge, car c’est de cette audace-là que va dépendre le sort des hommes et de la terre.

Raoul Vaneigem