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la rondeur des jours

mercredi 7 août 2013

les jours n’ont pas la forme longue des choses qui vont vers un but, la flèche, la route, la course de l’homme. Ils ont la forme ronde des choses éternelles et statiques, comme le soleil ou bien le monde (Giono)

La rondeur des jours

Quand un gamin débarque, escorté par la maréchaussée, jeté dans un train, ou accompagné par un délégué, la seule chose certaine est qu’il repartira un jour. Il en va de même pour chacun de nous : naître, puis mourir. Savoir la date de l’échéance importe peu. Travailler à ce que ça se passe bien, par contre, est une priorité existentielle, tant il est vrai que philosopher, c’est apprendre à mourir. Pour que cela se passe bien, il convient qu’entre les deux, entre le début et la fin, il se produise quelque chose, qu’on appelle vivre.

La vie, telle que nous l’entendons, n’est pas quelque chose qui se prolonge, une durée, mais quelque chose qui s’augmente : une intensité, qui se multiplie : des possibilités d’existence.
C’est à cela qu’il s’agit de travailler, peu importe la durée du mandat, pour autant que celle-ci ait été signifiée. Les petits ne sont pas des objets que l’on épingle sur un calendrier, mais des sujets qui habitent un corps, un esprit, le monde.

Ces deux enfants sont arrivés à peu près en même temps, projetés de la même zone hennuyère quelque peu désolée, et ils ont tous deux épuisé une mère dépassée qui, sans cesser de les aimer, probablement, a jeté l’éponge.

Le service qui les envoie, judicieusement, a négligé de nous informer de la durée du placement, en désespoir de cause, dans ce que nous sommes : une structure non agréée, à peine identifiée, symboliquement financée, puis les a oubliés.

Pendant le temps de cet oubli, qui a duré un peu plus d’une saison, ils ont appris, au-delà des déterminismes, et de façon précoce, que les modèles d’existence qu’ils ont connus jusque là ne sont pas les seuls, que d’autres possibles sont saisissables, et ils y ont goûté.

K, qui était devenu, ne tournons pas autour du pot de médicaments, objet de sorcellerie pharmaceutique et psychiatrique, s’est débarrassé de sa panoplie chimique et a progressivement retrouvé, en même temps que la santé, l’accès à une utilisation saine de son énergie débordante et problématique : balades à vélo, grande randonnée, et l’appétit et le sommeil qui les accompagnent.

H, qui du haut de ses 130 centimètres, s’imaginait truand de haut vol, parrain minuscule, s’est frotté aux exigences d’une attitude pré-professionnelle en hôtellerie, en fabrication et vente de spiritueux, en maçonnerie et peinture en bâtiments.

Ces petits se sont redressés, ont endurci leur menottes au contact de l’outil, ont tanné leur cuir au soleil et au vent, ont usé leur semelle et musclé leurs guibolles, sur les chemins, sont devenus acteurs de leur vie et de celle d’une micro-société adulte qui leur reconnaissait subitement une qualité d’existence.

Le travail de cette structure qui les accueillis ne tend pas vers d’autre but que la rondeur des jours : que chaque journée devienne objet, sinon de fierté, du moins de satisfaction.
Et les jours se sont suivis, et la vie a roulé. Avec des hauts, avec des bas. Avec des progrès, avec des rechutes.

Ce n’est pas le calendrier qui nous dit qu’un chemin a été parcouru, mais des signes, qu’il faut repérer, qu’il faut reconnaître. En ce qui concerne ces deux-là, c’est la présence, dans le voisinage, d’une famille au comportement bizarre qui a été le déclencheur significatif. Ce couple goûte au plaisir incongru d’attirer les gamins qui nous sont confiés, avec les appâts qu’ils ont appréciés dans leur vie précédente : tabac à volonté, coca-cola, farniente, écrans sans limite… Et les petits ont apprécié, ont été happés.

Personne à la Maison Deligny n’a la vocation de garde-chiourme, et si la mesure de placement est contrainte, elle n’a cependant de sens et d’utilité qu’avec l’adhésion des premiers concernés : les enfants. Et les juges, les autorités, les parents, n’y changeront rien.
Voilà que le désir d’être ailleurs est manifesté ; il faut en faire quelque chose. Cet ailleurs ne sera pas le voisinage contestable, mais il ne nous appartient pas autrement. Il reste à soigner le départ, à fignoler la boucle.

Les petits sont donc mis sur le chemin qu’ils ont désiré, à défaut de l’identifier. Ils font leur bagage. À l’aube, ils embarquent, et ils n’ont plus le choix, puisque de ce pouvoir ils ont déjà usé. Le véhicule les débarque, accompagnés de deux adultes, à quatre-vingt kilomètres du Service de Protection Judiciaire qui a pris en main leur destinée. Et puisqu’ils rechignent à porter un sac à dos, ce sera les mains dans les poches, et sur le mode vagabond que le quatuor mettra le chemin sous la semelle.

C’est dans l’univers des signes qu’on évolue depuis le début, et l’escapade en sera riche. Nulle rébellion, à peine un peu de mélancolie souriante par rapport à ce qui s’éloigne, cette saison qui laissera des traces. Beaucoup de chansons, mais cette fois, Brassens éclipse le rap primaire ou les jérémiades de Céline Dion. L’attention portée aux mégots qui parsèment le chemin est désormais distraite par les betteraves qu’on épluche soigneusement et qu’on déguste en tranches fines, par les céréales qu’on reconnaît et qui croquent sous la dent. La nuit passée sur le béton glacial fait apprécier comme un luxe ineffable la suivante, enfouie sous la paille rentrée la veille par un paysan hospitalier. On parle de Limerlé comme d’un lieu ami, qu’on quitte le cœur léger pour aller vivre autre chose, d’indéfini, et pas forcément joyeux, mais choisi.

De nombreuses questions des gamins ne reçoivent pas de réponse, et ils savent qu’il n’y en a pas. Ils savent de quoi ils s’éloignent, et ce n’est ni une fuite, ni une exclusion. Ils ont choisi, et choisir, c’est renoncer, c’est anticiper, c’est assumer. Il faut l’apprendre. C’est la vie qui va.

La boucle est bouclée juste avant l’entrée dans les bureaux, car ce qui reprend le dessus, dès cet instant, ce n’est plus la vie, c’est son contraire. L’attente d’on ne sait quoi dans un couloir, des mesures et des attitudes administratives, l’absence du moindre intérêt pour ce qui s’est déroulé dans le temps où l’institution a pu les oublier, la recherche machinale et froide du lieu suivant.

Allez, les petits, bon courage dans ce monde qui ne vous reconnaît pas, ne vous entend pas, on reste avec vous sur ces trois jours de marche, qui ont eu la rondeur qu’on aime, et sur votre séjour à la Maison Deligny, qui a eu la durée que vous avez choisie, c’est-à-dire, très exactement, celle qui convenait.