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la métamorphose

mardi 30 avril 2013

Il est tellement bavard qu’il n’est possible ni de l’écouter, ni de ne pas l’entendre. Il parle fort parce qu’il décrète qu’il est sourd. Il se perd dans ses histoires, qu’il encombre de détails, qu’il agrandit ensuite pour en faire le sujet de son monologue. Ses récits sont des poupées russes difformes. Il n’y a pas de place pour un interlocuteur, mais il ne peut pas faire sans.

On dirait un gamin joyeux, très sociable, mais son univers est peuplé de solitude. Il se lève la nuit pour parler au cochon, ce qui l’empêche de dormir. Il regagne son lit à l’aube, et dort toute la journée.

Systématiquement, il refuse les propositions. Il ne veut pas sortir parce qu’il déteste la neige, parce qu’il fait trop chaud. Il ne veut plus aller à la piscine parce qu’il faut sortir pour s’y rendre. Il ne veut pas aller à la mer parce que ça lui rappelle un souvenir familial tragique. Il ne veut pas manger parce qu’il n’a pas faim, mais le repas à peine achevé, il rassemble les restes, et se prépare un improbable repas, qu’il grignotera dans un coin (1). Il ne veut pas participer à la réunion hebdomadaire parce qu’il doit dormir. Quand tout le monde est au lit, il se réveille parce qu’il entend du bruit en bas. C’est lui-même qu’il entend, puisqu’il y est.

Son histoire se lit comme la Métamorphose de Kafka. Gregor se réveille en « monstrueux insecte ». Mais c’est à ce moment précis seulement que la métamorphose commence : sa voix se transforme en un piaulement incompréhensible pour les humains. Il ne supporte plus son plat préféré, mais il se jette avidement sur les restes qu’on lui apporte. Il commence à grimper aux murs, à marcher au plafond. C’est là-haut, suspendu, qu’il arrive à penser. Il transforme son territoire, la chambre exigüe, en nid de cafard.

Gregor meurt, et nous laisse la question : « mais qu’est-ce qui s’est passé ? ». Deleuze pense que le récit de Kafka est une feinte : le devenir-cafard, c’est l’agrandissement jusqu’à l’absurde d’une fêlure à l’intérieur de soi, agrandissement qui permet de s’immiscer dans la fêlure, pour y dessiner des lignes de fuite, éclater l’image du cafard et fuir. Pour devenir autre chose que cafard, il faut passer par l’état de cafard.

La métamorphose est une rébellion. C’est un face à face. Dans son cas, il y a cette mère qui l’a mis à la porte, en faisant le ménage dans sa famille : il est proclamé indésirable.

Pour empêcher cette transformation inquiétante, l’institution l’a déclaré « schizophrène », ce qui tombe bien, puisque ça se soigne avec la chimie et des séjours en psychiatrie. Nous, on tente de lui proposer des perspectives : un petit boulot, un vélo, un métier à tisser pour occuper ses nuits blanches, un four à pain, un carnet, des défis. Il mènera le devenir-cafard jusqu’au bout, malgré les propositions, puisqu’il s’agit d’une rébellion.

Bien sûr, personne ne peut « être » cafard. C’est le devenir qui est essentiel. Le moment s’annonce où il convient de briser une métamorphose pour en entamer une autre. Proposition de séjour dans un monastère, d’une grande marche. Le juge tranche : il n’en a pas besoin. Il avoue ne pas connaître le dossier, mais puisqu’il est juge, il sait. Le SPJ aussi, pour les mêmes raisons indiscutables. Nous, qui vivons depuis une demi année avec lui, nous nous trompons, inévitablement.

Peu importe : il décide de partir. Lors de la réunion avec les omniscients, il postule que le lieu ne lui convient pas : il faut toujours marcher, travailler sans relâche. Ce sont des fables, mais derrière le mensonge, il y a une vérité : il est temps qu’on se quitte (2).

Il abandonne derrière lui un nid de cafard. Que devient-il ? Va savoir. Mais en rangeant sa chambre désertée, nous trouvons peut-être les restes d’un insecte géant, les traces d’une métamorphose.


(1) : le commensalisme (étymologiquement, compagnie de table), est un type d’association naturelle entre deux êtres vivants dans laquelle l’hôte fournit une partie de sa propre nourriture au commensal. Il n’obtient en revanche aucune contrepartie évidente de ce dernier, la relation est à bénéfice non-réciproque.
(2) : « une fugue sera toujours préférée à une exclusion, même si la formule de départ idéale se situe entre ces deux extrêmes ». (Maison Deligny, projet pédagogique, limites)