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histoires de déterritorialisation

dimanche 24 février 2013

Ce qui est fascinant, avec les animaux, ce sont les affaires de territoire, répète Gilles Deleuze, des affaires de lignes, de postures, de signes. Mais un territoire ne vaut que par la façon dont on s’en éloigne…

K., revenue à elle au bout de trois mois de sevrage des médicaments qui la réduisaient à une petite boulette de mauvaise humeur mal définie, décide de s’en aller. Elle annonce son départ, sur le mode de la ritournelle et quand un matin elle passe à l’acte, ce n’est pas sans panache : un billet de première classe, s’il vous plaît. Qu’elle l’ait payé avec le dernier petit larcin commis à la Maison Deligny n’ôte rien au romanesque de l’aventure. La voilà embarquée dans une espèce d’Orient Express, et son road movie déglingué peut se poursuivre, il lui restera cette photographie.

R., étonné de l’absence de sanction au bout de vols répétés de la voiture de la Maison Deligny, s’interroge. Comment donc se faire virer de cet endroit qu’il n’apprécie que pour cette impunité étrange, mais où il évolue sur le mode du mensonge, où personne ne peut s’épanouir ni s’installer heureusement ? Il fomente donc un vol de bicyclette à la façon Visconti, s’assurant ainsi un billet aller simple. Sa photographie à lui, ce sera celle des policiers sur le quai de la gare, sur une petite musique ironique : voler un vélo, c’est pire que subtiliser une voiture. Il le sait, et ne reviendra plus.

O., petite tique à l’affût tout un mois d’été, repère avec assurance les comparses de sa fugue quand ils débarquent. Les deux gamins sont bluffés par son aisance, son assurance, sa détermination. Milady miniature, elle embarque les deux sous-mousquetaires dans son plongeon. Les perspectives de territorialisation paisible entrevues ne l’intéressent pas. Elle préfère s’installer sur le chemin interdit qui la ramène à sa mère, et n’ignore pas qu’à chaque fois les pandores bourrus lui barreront la route, menottes à l’appui.

Y, rusé et souple comme un félin, choisit de partir avant d’arriver, mais sans rien dire, au contraire : quand il s’exprime, toujours avec douceur, et un grand sourire, il répète qu’il se sent bien là, qu’il veut rester. Mais il n’y est jamais. Des amis accueillants, dans le voisinage, se plaisent en sa compagnie, et l’hébergent. Mais il veut rester là où il n’est point…

C. est ondulant. Il y a du reptile en lui. Il parle comme en sifflant, et on peine à trier l’ironie, la ruse, les petits morceaux épars de vérité. Il négocie comme un marchand de tapis. A peine arrivé il argumente pour ne pas y être. S’évapore. Revient. Recommence, et se fâche quand il constate que son départ a été acté une fois pour toutes, comme vexé de ne plus pouvoir partir à son gré, dès lors que la porte est fermée de l’intérieur.

K. a débuté son séjour par un départ, un voyage de 700 km, à effectuer, dans le sens du retour, à pied, dans la neige et le froid. Belle expérience : il revient différent. Il annonce qu’il veut continuer sa mue. La belle résolution desséchera aussi rapidement que les chaussures éprouvées. Quelques jours plus tard, après une espèce de danse menaçante, couteaux, chaises brandies, menaces et invectives, il prend le train, et annonce qu’il ne peut pas revenir, faute de billet. Le vagabond magnifique est redevenu un navetteur inquiet, préférant poireauter longuement dans une salle d’attente plutôt que prendre la route gaiement. Si le reste de sa vie se déroule dans une salle d’attente, c’est peut-être à cet instant précis que ça s’est joué. Puisque c’est en connaissance de cause qu’il fait son choix, ce serait vain d’insister.

J., qui avait à régler des histoires avec lui-même, pronom à entendre au pluriel, ce que la grammaire ne permet pas, a préparé son départ chez les moines d’Orval. Ce n’était pas possible de trouver un lieu plus sédentaire pour méditer un nomadisme qui tient de l’immobilité. La console de jeux, à défaut de le consoler, l’isolera durablement, semble-t-il.
Mais cette photographie là, des moines silencieux et laborieux, restera peut-être, en écran de veille, comme un repère, une suite possible, une ligne de fuite.