Accueil > Maison Deligny > devenir animal > du rapport des hommes avec les animaux

du rapport des hommes avec les animaux

dimanche 5 octobre 2014

Du rapport des hommes avec les animaux

Il y a autant de diverses espèces d’hommes qu’il y a de diverses espèces d’animaux, et les hommes sont, à l’égard des autres hommes, ce que les différentes espèces d’animaux sont entre elles et à l’égard les unes des autres. Combien y a-t-il d’hommes qui vivent du sang et de la vie des innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels, d’autres comme des lions, en gardant quelque apparence de générosité, d’autres comme des ours, grossiers et avides, d’autres comme des loups, ravissants et impitoyables, d’autres comme des renards, qui vivent d’industrie, et dont le métier est de tromper.

Combien y a-t-il d’hommes qui ont du rapport aux chiens ! Ils détruisent leur espèce, ils chassent pour le plaisir de celui qui les nourrit ; les uns suivent toujours leur maître, les autres gardent sa maison. Il y a des lévriers d’attache, qui vivent de leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la noblesse dans leur courage, il y a des dogues acharnés qui n’ont de qualité que la fureur ; il y a des chiens, plus ou moins inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelques fois, et il y a même des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons qui plaisent par leurs maniières, qui ont de l’esprit, et qui font toujours du mal. Il y a des paons qui que de la beauté et qui déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu’ils habitent.

Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage ou par leurs couleurs. Combien de perroquets qui parlent sans cesse, et qui n’entendent jamais ce qu’ils disent ; combien de pies et de corneilles, qui ne s’apprivoisent que pour dérober, combien d’oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapine, combien d’espèces d’animaux paisibles et ranquilles, qui ne servent qu’à nourrir d’autres animaux !
Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui font patte de velours ; il y a des vipères dont la langue et venimeuse et le reste est utile ; il y a des araignées, des mouches, des punaises et des puces qui sont toujours incommodes et insupportables ; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui n’ont que du venin ; il y a des hiboux qui craignent la lumière. Combien d’animaux qui vivent sous terre pour se conserver ! Combien de chevaux, qu’on emploie à tant d’usages, et qu’on abandonne quand ils ne servent plus ; combien de bœufs, qui travaillent toute leur vie pour enrichir celui qui leur impose le joug ; de cigales qui passent leur vie à chanter ; de lièvres qui ont peur de tout, de lapins qui s’épouvantent et rassurent en un moment ; de pourceaux, qui vient dans la crapule et dans l’ordure ; de canards privés qui trahissent leurs semblables, et les attirent dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de pourriture et de corps morts ! Combien d’oiseaux passagers, qui vont si souvent d’un bout du monde à l’autre, et qui s’exposent à tant de périls, pour chercher à vivre ! Combien d’hirondelles, qui suivent toujours le beau temps, de hannetons, inconsidérés et sans dessein, de papillons qui cherchent le feu qui les brûle ! Combien d’abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec tant de règle et d’industrie ! Combien de frelons, vagabonds et fainéants, qui cherchent à s’établir au détriment des abeilles ! Combien de fourmis, dont la prévoyance et l’économie soulagent tous leurs besoins ! Combien de crocodiles, qui feignent de se plaindre pour dévorer ceux qui sont touchés de leur plainte ! Et combien d’animaux qui sont assujettis parce qu’ils ignorent leur force !

Toutes ces qualités se trouvent dans l’homme, et il exerce, à l’égard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient de parler exercent entre eux.


C’est La Rochefoucauld qui écrit cette réflexion, dans la seconde partie du XVIIème siècle. A défaut de surprendre, il donne à réfléchir... C’est entendu, la Maison Deligny, comme le reste du monde, est une ménagerie, où chacun, probablement, varie ses identités animales au gré des circonstances... La question qu’il pose, c’est peut-être "et toi, quel genre d’animal es-tu ?"