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une promenade

dimanche 30 décembre 2012

Une promenade

Il lance des brouettes. Il crie. Il menace avec un marteau, avec un caillou, avec une bouteille. C’est déjà mieux que le couteau des premiers jours. Il hurle qu’il ne veut pas demeurer à la Maison Deligny. Quand on lui tend son abonnement de chemin de fer, il s’effraie de la conséquence de sa décision. Il dit qu’il veut se casser parce qu’il pense savoir qu’il ne peut pas. Il refuse donc de vouloir ce qu’il peut. C’est un juste retour des choses.
  viens te promener avec nous
  je n’ai pas que ça à foutre
  tiens, mange une tartine
  je n’aime pas le pain
  si tu as soif, prends un verre d’eau
  je veux une bière
  mets un pull, il gèle
  je n’ai pas froid

Quand tu nettoies la cuisine, il marche sur la brosse. Quand tu prépares un feu, il cache les allumettes. Quand il rate son pudding, il brûle le cahier de recettes.

Un matin, tu achètes des chaussures de marche, tu prépares un sac à dos, avec du pain et de l’eau, des gants, une lampe de poche, des cartes. Tu le réveilles : on l’attend dans la voiture. Le choix est simple, il embarque ou il retourne d’où il vient.

On est déposés à une trentaine de kilomètres de Limerlé, où il ne veut pas être. Tu lui dis que tu y retournes, à pied. Il suit, hilare, parle sans cesse. Après les premiers kilomètres, il fait semblant de rebrousser chemin. Tu lui dis que tu continues. Il court, en criant « attends-moi ». Et il parle, fait des blagues, il rit. Tu silences, tu marches. Il questionne :
  il y a des sangliers, par ici ?
  Bien sûr.
  Pourquoi t’as dit ça ? Maintenant j’ai peur !

On passe à côté d’un ruisselet. L’eau glisse sur les pierres qui affleurent, elle brille dans le soleil hivernal et chuchote. Il écoute.
  on peut boire ça ?
Tu lui racontes que l’eau qui coule est vivante. Elle est délicieuse parce qu’elle coule. L’eau qui stagne est morte, elle n’est pas potable. Il plonge la main dans le ruisseau, et se désaltère. Puis il vide sa bouteille, et la remplit dans le courant. Il dit que c’est ce qu’il a jamais bu de meilleur.

De temps en temps il veut consulter la carte. Au début, il se plaint : le village où on fera halte pour casser la croûte est encore loin. Il dit qu’il ne veut plus marcher, qu’il n’a pas que ça à foutre. Puis il rit de l’absurdité, dans la situation, de cette phrase-réflexe. Elle est déplacée, reste à comprendre en quoi.

Après la pause de midi, il veut voir la carte, connaître le chemin parcouru. Puis il essaie de trouver Limerlé, mais ça ne se trouve pas sur la carte (1) , c’est en-dehors. Il rit en voyant apparaître, quelques centaines de mètres plus loin, les lacs que tu lui a montrés sur le papier.

Il te parle de la haine qu’il a en lui, de la colère qu’il a construite pendant toute sa vie. Il te raconte comment on l’a attaché au pied d’un lit, pendant une semaine, et comment on lui a administré des piqûres pour dormir. Qu’il n’a jamais eu de père, jamais de maison.

Le soleil se couche. Il incendie tranquillement une longue effilochure de nuage. Il s’émerveille. Il salue les chevaux. Les chèvres lèchent son visage. Il vagabonde comme un jeune chien, curieux de tout, qui renifle à gauche et à droite pour trouver. Trouver quoi ? Il hume, dans le vent, quelque chose qui ressemble à la liberté.

Quand les kilomètres commencent à peser dans les jambes, quand l’acide lactique envahit les muscles, il crie qu’il a mal. Tu lui réponds que tu le sais. Il pleure un peu. Se reprend. S’acharne à rentrer chez lui.

L’épuisement provoque une crise de colère. Il crie qu’il en a marre. Qu’il est mal. Qu’il a un problème, là, à la jambe. Que le médecin lui a interdit de trop marcher. Qu’il va t’assommer avec une pierre si tu ne t’arrêtes pas. Tu lui demandes comment il va retrouver Limerlé, seul, en forêt, à la nuit tombante. Il dit qu’il ne retournera pas, qu’il restera auprès de toi. Tu lui proposes alors de ne pas t’assommer : ce sera moins fatigant.

Le soir, quand il retrouve la Maison Deligny, il court prendre une douche, enfile une chemise propre, et se précipite au Furlukin, le restaurant de Périple, où il doit/veut prendre son service. Il attend silencieusement quand Lucrèce, en apéritif philosophique, apprend que la colère est de la matière, qu’elle peut sortir de l’âme par les pores de la peau et s’enfuir avec le vent. Difficile de savoir s’il écoute. Mais quelque part en lui, maintenant, il y a cette connaissance de sa propre nature.

Après, il raconte sa journée à Dries, qui lui raconte la sienne : ils sont partis à la recherche d’un château inexistant. Et ils ont eu plein succès, puisqu’ils ne l’ont pas trouvé.

A onze heures, il te harcèle, pour aller dormir. Il ne tient plus debout. Avant de partir, après avoir souhaité la bonne nuit à tout le monde, il demande à Arnaud de se promener avec lui le lendemain matin.

La crise de la veille, celle des brouettes volantes, c’était parce qu’il refusait la marche. Il avait préféré rester attaché à son lit, comme on le lui a appris.

(1) : « elle ne figure sur aucune carte, comme tous les lieux réels ». Herman Melville, Moby Dick. Pour comprendre le clin d’œil, lire « le lieu qui n’existe pas ».