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Soigner ses gestes

samedi 18 janvier 2014

A., toujours en quête de choses à faire, propose son aide pour construire des étagères et pour mettre les prises. Ça fait un an et demi qu’il habite à la Maison Deligny, et il a appris à tenir une scie et une visseuse, fixer des cables dans un interrupteur. Il a appris à faire son pain, soigner les animaux, gérer des commandes de pâtisserie tout seul.
Ce n’est pas très compliqué, il suffit de s’y mettre.
Quand il fixe les étagères en-dessous de l’évier, accroupi dans une faible lumière, ce qui étonne, c’est la patience avec laquelle il visse les planches, bien droit, à leur place. Il lui arrive que la visseuse glisse de la vis et tombe sur son doigt. Quelque fois, l’outil le frappe dans le visage, trop près pour mieux voir ce qu’il fait. Mais il continue, et le travail aboutit.
On remarque souvent la maladresse des gamins qui nous sont confiés. Ils disent qu’ils ont appris tout à l’école. Tout : la maçonnerie, la menuiserie, l’électricité. Mais quand on s’y met, ça dure rarement un quart d’heure avant qu’ils ne partent, énervés, ou qu’ils commencent à faire n’importe quoi. Pour A., c’était pareil.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
On pourrait croire qu’à force de retrouver la paix dans l’âme, le corps suit, il devient plus adroit, plus calme, ses gestes se précisent. Il suffirait de calmer l’esprit, et plus il est troublé, plus il faudra des moyens pour le guérir : la parole, bien sûr, un bilan psychiatrique, observation par des experts, des médicaments, l’enfermement s’il le faut (ou s’il n’y a pas de place dans d’autres institutions). Réparons l’esprit, le corps va guérir ensuite de sa maladresse. C’est sans doute pourquoi les pharmaciens parlent d’effets secondaires.
Mais ça ne sonne pas juste : il se fait que A. a vécu toutes ces initiatives pour normaliser ses pensées. Sans succès. Il se fait qu’A., bien qu’il apprécie bavarder un peu de temps en temps, glisse nerveusement sur sa chaise lors des réunions hebdomadaires [1]. Il dit qu’il n’aime pas traîner dans un fauteuil.
Peut-être c’est l’inverse. C’est lorsqu’il travaille la pâte avec ses mains qu’il pétrit son âme. Et quand il plie et replie sa pâte feuilletée, il fait de même avec ses pensées. Pareil quand il coupe une planche, quand il donne à boire à la vache. C’est en soignant ses gestes qu’il travaille à avoir un esprit en bonne santé. Il cultive sa fierté avec une étagère droite, avec un tas de bois bien rangé. Ce n’est pas qu’une question de technique, c’est une question de soin, d’élégance, d’efficacité, d’esthétique même, indispensable à toute maîtrise.
Plusieurs récits de Deligny à propos de Janmari, l’enfant autiste avec lequel il a vécu dans les Cévennes, racontent comment il ne pouvait pas s’endormir parce qu’un objet n’était pas à sa place : un cendrier cassé, des épluchures d’orange que quelqu’un avait insoucieusement jeté quelque part. Le monde était disjoint, disloqué, et Janmari habité par une inquiétude qui devenait insomnie. Il retrouvait seulement son sommeil après avoir montré l’objet en question, et l’avoir remis à sa place.
Il y a peut-être une prudence à cultiver, une inquiétude pour les choses et les moments qui font notre quotidien. Soigner ses gestes, c’est être habité par cette inquiétude, et retrouver la paix quand les choses sont bien faites, que les outils sont à leur place. Ce qui ne veut pas dire établir un ordre absolu et sacré, ou cultiver un regard du juge. Ce n’est pas dans un laboratoire pharmaceutique qu’on cultive une fleur, mais elle ne poussera pas non plus dans un jardin négligé. Soigner ses gestes, c’est simplement travailler à se créer un territoire et un coutumier dans lequel on peut s’épanouir.
La violence, elle aussi, est d’abord geste. [2] Il s’agit alors de trouver autre chose à scier qu’une chaise, de transformer le coup de boule en coup de marteau sur des clous. Trouver de l’espace pour sa colère dans la marche.
Et parler ?
On est des êtres parlants, le langage fait partie de nos gestes. Souvent surestimé, surévalué, lié à la punition et la morale, le langage devient tyran. Pour les gamins, au mieux, il signifie bavardage et surdité. Au pire, domination, insultes, tirades, mensonge.
Soigner son langage, c’est un acte d’efficacité. Le silence : le soulagement de ne pas devoir parler tout le temps. La morale bavarde, l’autorité criarde, ce sont les adversaires du silence.
Cultiver le silence [3], soigner son langage, laisser la place aux gestes : c’est eux qui parlent de toi.
Et se souvenir d’Épicure, qui estimait que parler et penser, ça sert à philosopher, et philosopher, ça sert à être heureux.


[1Lire aussi : Occuper le terrain

[2Pour les frères Coen, la violence est le geste de la bêtise : voir l’excellent film Fargo. Mais comment soigner la bêtise ? Selon Deleuze, c’est le devoir de la philosophie.

[3Lire aussi : Que fait le silence quand je ne fais pas de bruit ?