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sainteté ou piraterie ?

dimanche 23 décembre 2012

Accueillir des enfants en situation de vie difficile, en colère, instables, violents, dépressifs, dits arriérés ou caractériels, n’est pas une sinécure. C’est un travail qui engage la vie des personnes concernées, qui modifie concrètement leur existence. C’en est fini de la douce tranquillité d’esprit de qui n’a à s’occuper que de soi-même, de la quiétude, de l’insouciante liberté de l’instant.

Il s’agit d’intégrer cette donnée supplémentaire et fondamentale : des enfants sont là, qui demandent affection, attention, accompagnement. Ils détruisent ce que tu construis, cassent, volent, s’énervent ou pleurent. Ils ont eu des vies de bâtons de chaises, ont connu le carrousel des placements qui se succèdent en s’annulant, sont installés dans un mouvement de déterritorialisation qui ne les poses jamais nulle part.

Soit. Un petit groupe d’adultes, actifs dans une association à vocation sociale entre autres, décide de transformer son existence et d’offrir, à ces petits là, un lieu où poser leur valise, où prendre le temps de devenir. La négociation avec l’institution, tant qu’elle n’était que théorie, projections, s’est très bien déroulée, entre personnes bien élevées et polies. Puisqu’il fallait définir le public-cible, on a parlé de « hors cases », puisque c’est ainsi qu’on les nomme, ces réfractaires à la stabilité, à l’autorité, à l’école, à la morale. Tellement réfractaires que ni la psychiatrie ni les centres fermés n’en veulent. Puisqu’il fallait quand même bien tenter le coup, ils ont au passage agrémenté leur dossier de quelques lignes qui les décrivent ainsi : cas psychiatriques, délinquants…

Ils arrivent donc, ces réfractaires à tout, et passent quelques semaines, quelques mois, à la Maison Deligny. Peut-être plus, on verra, si l’idée dure. Dure, elle l’est, puisque c’est sans moyens de fonctionnements, sans salaires, que ça tourne. Pas parce qu’il n’y a pas de moyens disponibles, non, mais parce qu’il sont affectés à autre chose. Alors, ça va cahin, caha, au bénévolat, à la débrouille, au don… « Le bénéficiaire n’a pas été traité », annonce, laconique, la note erronée, incomplète, envoyée par l’administration au bout d’une éternité. Pas besoin de nous l’écrire, Kafka, ne dépense pas un timbre pour ça, nos poches vides et nos chaussures trouées nous le disent, que le bénéficiaire peut se brosser.

Il arrive qu’un de ces nouveaux voisins, au bout d’un temps, dise, d’une façon ou d’une autre, et les mots n’en sont qu’une parmi les autres, son désir d’ailleurs, son rêve de vadrouille, son fantasme de paradis perdu. Ce désir est toujours pris au sérieux, même quand nous ne croyons pas à sa pertinence. Que le rêve fantasmé de cet ailleurs le pare de qualités qu’il ne peut réunir ne change rien à l’affaire. Pris au sérieux, il est entendu, décortiqué sans prétention psychologisante, analysé comme un discours. Linguistique du départ. Philologie de la route.

Tellement pris au sérieux que bientôt, si le message est récurrent, si la ritournelle, entonnée sur un ton, puis l’autre, larmes ou colère, ou encore un autre, injure, confidence, si la ritournelle, donc, revient en boucle, elle est entendue. D’accord, tu pars. Personne ne va courir après toi. Tu pars, et tu ne reviens pas. Partir, c’est partir.

Et le voisin déménage, éventuellement en emportant la caisse. Il a compris, et il s’embarque pour ne pas revenir.

Qui téléphone, un peu plus tard ?

La police :
 heu, nous avons un jeune, là, et il faut qu’il dorme quelque part. Il faut donc que vous le repreniez.
 Non.

La police, un peu plus tard :
 heu, le jeune, là, si vous ne le reprenez pas, il va dormir dans la rue, et il gèle.
 Non.
Le SPJ, beaucoup plus tard :
 le jeune manifeste clairement son envie de revenir. Il faudrait que…
 Non.
Le SPJ, encore plus tard, mais pas beaucoup :
 le jeune, là, est à côté de moi. Nous avons tout essayé. Pas de place. Nulle part. Personne n’en veut. Et on ne peut même plus le mettre en IPPJ, puisqu’il a perdu son statut de délinquant, qu’on lui avait bricolé pour pouvoir…Si vous…
 Non, non et non.

La sainteté ne nous intéresse pas, trop morbide. Il n’y a dans cette supercherie aucune pulsion de vie. Ce voisin là nous a dit son désir de partir. Nous l’avons entendu. Nous l’avons informé de ce que cela enclenchait. Et nous l’avons répété : le peu que nous avons à lui apprendre, peut-être, c’est qu’il y a des humains qui tiennent leur parole. Nous n’avons pas non plus, par ailleurs, le goût d’être pris pour des andouilles.

Mais cela ne nous empêche pas de gamberger utilement. Qu’ils téléphonent encore une fois, nous proposerons non pas une démarche désintéressée, mais un contrat. Car travailler pour rien, nous préférons le faire avec des enfants qui veulent de la précarité que nous leur proposons. Qui en veulent pour un temps, le temps de recharger la machine à désirer autre chose, qui a été endormie par trop de calmants, de leçons morales, de discipline, de sanctions.

Quel contrat ?

L’ex-voisin, là, qui se rend compte que, non, l’herbe n’est pas plus verte ailleurs, et surtout, qui a pu en trois jours établir la preuve que personne ne veut de lui, nous sommes prêts à recommencer le travail avec lui. A répéter un nouveau sevrage, car il a été gavé de pilules miraculeuses et addictives, parce qu’il fallait le calmer, l’endormir. Prêts à recommencer, mais au même tarif, alors, que ceux qui, dûment rémunérés et financés, l’ont maintenu à l’extérieur d’eux et de leur service agréé. Même tarif que l’aile psychiatrique branchée de tel institut. Même tarif que l’annexe sévère du centre fermé, euphémisme hypocrite de la prison pour les jeunes. Mais tout cela, ce sera avec nos méthodes, nos pratiques, qu’aucun inspecteur ne sera habilité à vérifier, qu’aucun directeur n’aura le pouvoir de sanctionner, qu’aucun moraliste de bureau n’aura à considérer. Ce voisin là, s’il revient, c’est pour disparaître des listes inutiles qui encombrent les disques durs d’une administration dépassée par l’ampleur de ses prétentions.

Avec quels moyens ?

Les autorités, qui ont imaginé que de telles solutions avaient quelque avantage, à défaut de dignité, ont trouvé les fonds pour les financer. Elles peuvent trouver les moyens de financer une autre formule, qui veut bien suppléer leur carence.

 Alors, vous rançonnez le jeune ?

Pas du tout. Nous ne sommes pas des saints, on l’a dit. Si nous rançonnons quelque chose, c’est une situation. Celle où des décideurs instruits, des experts qui savent, et se vantent parfois d’avoir « mis la main dans le cambouis », ont plongé une jeunesse qu’ils ont la prétention d’aider. Le cul-de-sac où les voilà démunis, a quia, c’est avec leur pouvoir, leur savoir, leur vouloir qu’ils lont méticuleusement construit.

Nous ne sommes pas des saints. La piraterie n’est pas contre notre nature.