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Que fait le silence quand je ne fais pas de bruit ?

dimanche 5 janvier 2014

Le silence, ce n’est pas le vide, c’est au contraire le remplissage, par autre chose, du bruit ambiant. Je sais plus qui disait que le silence qui suit un concerto de Mozart, c’est encore de la musique, c’est encore Mozart.

Nos journées sont tellement emplies de bruit, qui les vide de ce qu’elles peuvent contenir d’autre, qu’il est urgent d’inverser la tendance.

Dans nos contrées, on meurt plus de trop ou mal manger que de ne pas manger. On peut déplacer cette observation à l’environnement sonore. Quand, finalement, pouvons-nous goûter le silence ? Chaque fois qu’un bruit se tait, il laisse advenir un autre bruit, plus menu, qui jusque là était couvert. Cela ne veut pas dire qu’il soit plus musical, harmonieux ou naturel. Rien de plus énervant que le vrombissement d’un ordinateur, d’un transformateur, le grésillement d’une radio mal réglée, le bourdonnement d’un éclairage au néant. Pardon, au néon. Simplement, ces micro-nuisances sont couvertes, habituellement, par autre chose.

Si je décide de ne pas contribuer au vacarme du monde, par le silence vocal, je me rends vite compte que ce n’est qu’une partie du chemin, et instinctivement, la porte, je la ferme avec douceur, mes pas se font légers, et mes couverts ne tintent plus sur l’assiette, ni mes dents sur le bord du verre. Et en même temps que mon être, mon existence, se feutrent, le vacarme du monde s’amplifie et m’assourdit.

Et je m’aperçois que je n’en suis qu’au début de quelque chose. Le moteur que je démarre est bruyant, il faudrait le régler. Mais il fume, aussi, et pue, carrément. Il faudrait préférer la marche, en mocassins, et non avec des chaussures à clous ou des bottes qui claquent. Sans oublier que le silence des pantoufles peut lui aussi être assourdissant. Ou tuant, c’est Brecht qui le souligne.

Je me crispe : les oignons et les lardons qui grésillent dans le beurre fondu, en même temps qu’ils envahissent mon univers olfactif, le ronronnement du chat qui se prélasse, le voisin qui vibre avec sa contrebasse, ne sont pas gênants. Vivre c’est bruisser, et seule la mort ne parle pas, tout occupée qu’elle est à agir, en douceur ou avec violence.

Mais peut-être, si l’éthique s’en mêle, bien vivre signifie-t-il être économe du son que je produis, afin de ne priver personne, moi compris, du son qui me séduit…