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propos sur la rupture

samedi 26 janvier 2013

Il y a peu de choses impossibles d’elles-mêmes ;
et l’application pour les faire réussir
nous manque plus que les moyens.
François de Larochefoucauld

Sur une année, on peut dresser des statistiques : la moitié des jeunes accueillis à la Maison Deligny sont passés par l’enfermement, et une autre moitié par la psychiatrie. Ces parties se recouvrent partiellement. Les autres ont été renvoyés par une institution, une famille d’accueil, une école, etc… Ils ne sont pas nouveaux dans le paysage déglingué. On peut parler de population problématique. Le pléonasme « hors cases » ne dit rien d’autre que l’insuccès de tout ce qui a été tenté.

Un séjour à la Maison Deligny commence par une rupture avec un tas de choses : culture de la sanction, médicaments, colère, manque de confiance dans les adultes, etc… Rupture, ça va. Ça peut être pensé. C’est un mot qui existe, dans le vocabulaire spécifique de l’Aide à la Jeunesse. On sait que c’est un temps important, nécessaire, pour le jeune concerné, et un travail conséquent, et des frais pour la structure qui l’organise. Ça s’échelonne entre 5000 et 10000 euros par mois, suivant la dose d’exotisme, d’aventure… Ça peut sembler cher.

Dans sa logique comptable, l’aide à la jeunesse, assume le coût de l’enfermement et de la psychiatrie. Ces formules coûtent plusieurs centaines d’euros par jour. Disons entre 500 et 700. Soit 20000 euros par mois, au bas mot, en moyenne. Mais ça peut grimper nettement plus haut. Pour se faire une idée, calculons le coût du poste « salaires » à l’IPPJ de Saint-Servais : 120 travailleurs pour 46 adolescentes. Hum…

Certains de ces jeunes, donc, qui sont passés par ces institutions très coûteuses, et ne s’y sont pas amendés comme prévu sont envoyés à la Maison Deligny, que l’administration estime juste et raisonnable de rémunérer à hauteur de 17 euros par jour, tout compris, comme une famille d’accueil. Quarante fois moins que les formules évoquées ci-dessous. On voudrait comprendre.

Interrogée sur cette décision, l’administration, en ses hautes sphères, répond que c’est impossible de faire autrement, que l’enveloppe est fermée. Pourtant, les jeunes sont les mêmes, et l’étiquette accolée, qui dit « caractériel », « délinquant », « attardé mental », « enseignement spécialisé », « schizophrène », « violent », « médication lourde » annonce que le travail avec eux sera tout sauf une sinécure. Et ce sera un travail de tous les instants, parce, de ces jeunes, l’école pourtant réputée obligatoire ne veut plus. Dans la logique de l’Aide à la Jeunesse, on s’attendrait donc à une gradation du coût : plus on va loin dans la recherche de la solution, plus c’est cher. Ici, tout à coup, c’est le contraire.

Interloquée, l’équipe de la Maison Deligny répond que 150 euros par jour seraient une somme raisonnable, pour tout couvrir : l’encadrement, les frais de séjour, la nourriture, les vêtements, les activités, etc. Non, c’est trop : l’administration, magnanime, annonce sa décision d’élever le montant à 50 euros par jour, mais pas pour tous les enfants. Pas pour ceux qui sont placés par le juge. Or, précisément, le juge s’occupe des délinquants, entre autres. Et éventuellement, ça s’est vu, le juge invente ce statut de délinquant, euphémisé en un code 36.4 très abstrait, pour telle jeune fille, parce qu’il n’y a nulle place pour elle ailleurs qu’en IPPJ… L’administration annonce donc élever le montant à 50 euros, mais ne le règle pas. Schizophrénie ou délinquance ? Le haut fonctionnaire qui, de son bureau, courageusement, assume cette inconséquence, est-il violent ou caractériel ? Va savoir…

Restera à s’entendre sur le sens du mot rupture. Sont-ce des lances qu’il faut briser ? Avec qui ? Sont-ce des vies qui partent en miettes ? Des terres qu’il faut cultiver, comme l’évoque le sens de « roture », qui a la même étymologie que rupture ? Ou des habitudes hautaines, confortables, et autoritaires qu’il faut combattre ? En ce dernier cas, la fréquentation de La Rochefoucauld est salutaire, et il est utile de relire la citation qui précède ce texte.