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occuper le terrain

samedi 4 janvier 2014

Ce mercredi soir, le petit ne tient pas en place. Il s’impatience, gigote, souhaite visiblement la clôture de la réunion hebdomadaire, celle des mises au point, de l’organisation, des propositions, de la gestion des conflits. Habituellement féru de ce temps de bavardage institué, au bout d’un temps qui a dû lui sembler une éternité, bien qu’il n’excédât pas un demi tour de la grande aiguille, il expose (non, il n’explose plus) : bon, ça va ? C’est fini ? Parce que je n’ai pas que ça à faire, j’ai ma pâte.
La pâte ?
Oui, la pâte feuilletée des croissants. Siggi n’est pas là, et il m’a demandé de le remplacer. Il brandit, soucieux, le papier-recette, et livre le résultat de son calcul, exact cette fois : J’en ai jusqu’à minuit à la plier, rouler, replier, rouler !
On conclut donc. Et on réfléchit.
Les réunions, quand on est affairé, occupé, on s’en passe volontiers. Faut-il en conclure qu’elles sont une activité d’inoccupés ? Le dictionnaire dit de la personne occupée qu’elle est absorbée, intéressée, empoignée. C’est ce qu’on souhaite à tout le monde : être occupé. L’inoccupé est donc oisif, et il est, en Italie, chômeur, disoccupato. Préoccuper, c’est occuper le premier, prendre l’initiative. D’initiative il en est question, dans le chef du petit : une maisonnée nombreuse attend, demain matin, ses quarante croissants. Cette pression plisse son front et lui donne l’air caractéristique du préoccupé.
Et les réunions, alors ?
Si elles n’ont de sens que parce qu’on ne sait pas quoi faire du temps, ou qu’on prévoit de ne rien faire d’autre dans leur laps, ne sont-elles pas le contraire de l’action, sans être pour autant à coup sûr son complément, la pensée qui l’orienterait ? Le relaps, avant d’être celui qui retombe dans le péché, contagion théologique du lexique, est celui qui reflue, qui retourne en arrière. C’est bien de cela qu’il est question : revenir en arrière de la propension à la discussion.
Qu’est-ce qu’on y trouvera, dans cet arrière, cet avant ? Pour certains l’occupation. Pour d’autres le chômage. Les premiers parleront tout aussi bien, mieux peut-être, l’outil à la main, le corps en mouvement. Dans la pénombre propice du four à pain, à la forge, à la brasserie, à la cuisine, dans les ateliers de poterie, d’apiculture, d’électricité ou de menuiserie, à la ferme ou au jardin… Mieux peut-être parce que l’action intervient dans le dialogue, qui contrairement à ce qu’on croit se conçoit à plus que deux aussi, comme comparse, diversion, tiers médiateur, métaphore…
Les seconds, qui aiment parler sans rien faire d’autre n’ont pas non plus besoin de la réunion, cette dernière n’étant qu’un décor supplémentaire de leur activité essentielle, et probablement pas le plus confortable.
Qu’est-ce qu’on perdrait ? Des engagements non tenus, des ritournelles inutiles et répétitives, du confort de l’habitude...
C’est ainsi que le colloque qui suit la soirée de la pâte feuilletée se conclut par la proposition de bannir du coutumier de la Maison Deligny toute forme de concile, de meeting, de synode, d’aréopage.
Et quand elle est vraiment indispensable, la réunion, questionne, inquiet, l’adepte ? Que celui qui la ressent comme telle la convoque, l’anime et la fasse vivre. Et dans ce cas ce sera de l’action.