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les patates

vendredi 29 août 2014

Le travail de la terre présente l’avantage rare de stimuler la pensée. Est-ce parce qu’en occupant la main, et le dos, souvent, il libère l’esprit ? Est-ce parce qu’il nous met en contact intime avec l’élément dont nous venons, où nous retournerons d’ici peu ? Est-ce parce qu’il nous connecte au cosmos, par une multitude de fils plus ou moins ténus ? Un mélange de tout cela, sans doute.
La patate trône en quelque sorte au faîte de l’art potager. Sa rotondité princière, sa consistance, son abondance, si tout va bien, la capacité de sa culture à préparer un sol pour d’autres missions, sa place centrale dans l’alimentation sous nos latitudes la rendent incontournable.
Elle ne manque pas non plus de vertus analogiques, pour qui veut réfléchir, houe à la main, à ce qui se joue avec les enfants là.
Nul n’ignore, s’il a mis la main à la patate, que la préparation du sol est prépondérante. C’est dans une terre riche, souple, et propre qu’elle s’épanouira, une fois plantée. Elle est sédentaire : le plant ne colonise guère que les quelques centimètres qui l’entourent, en toute discrétion, dans l’ombre de l’humus. Les petits, eux, ont nomadisé, à la façon des fraisiers, par rejets et stolons indisciplinés.
Il faudra la buter au bon moment, au moment où la tige émerge, avant qu’elle s’élance, puis sarcler une fois ou deux, et pour le reste, elle se débrouillera toute seule. Les mauvaises herbes l’accompagnent plus qu’elles ne la contrarient, et fourniront une masse végétale propice au compostage tranquille. Propension des patates : adviendra ce qui voudra advenir, et on n’en prendra connaissance qu’à la fin de l’été.
La récolte s’apparente à une chasse au trésor. Les bulbes tubéreux, par grappes, attirent le regard, puis la main,dès que la fourche les a amenés à la lumière. Les mannes s’emplissent, se vident dans les sacs, qui s’entassent dans le tombereau.

Et l’analogie, dans tout ça ? Elle s’inverse, mais pas toujours.
Plantés, les petits, ils le sont, et leur milieu aussi , qui n’a pas été préparé avec beaucoup de soin. Les outils manquaient, ou l’envie, ou l’idée.
Ils n’ont connu que le mouvement, contraire de l’enracinement paisible, l’excentration, si on peut le dire ainsi, en parlant des centres qui les ont éjectés. Ils sont centrifuges.
La mauvaise herbe, ils l’ont connue. Mais qui peut à coup sûr l’identifier, et dire laquelle est commensale, laquelle est concurrente, laquelle est nuisibles ? Pas d’autre méthode que l’empirisme. Et essayer, c’est accepter l’idée de l’échec, pour en faire quelque chose ensuite.
Ce qui est sûr, c’est que les petites mains de celui-là, qui deviennent calleuses à souhait, goûtent, c’est indubitable, au plaisir du contact avec l’auguste tubercule. Repérer, trier, charger, emporter la patate auparavant plantée, butée, sarclée, contemplée, fournit une série de repères sur l’existence, familiarise avec la terre nourricière, étoffe la réflexion sur la qualité de l’alimentation, arme contre l’ennui, et rassemble une belle provision d’optimisme : l’hiver sera parfumé de l’odeur incomparable de la roborative et savoureuse « restchâfée krompîre », soit le contraire de la nourriture anonyme et froide que nous propose une époque qui a les mêmes caractéristiques.
Libre à chacun de filer la métaphore plus loin.