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le peu qu’on a à offrir...

mardi 2 avril 2013

Le peu qu’on a à offrir à ces petits-là, à ces oiseaux tombés du nid, à ces bras cassés, à ces rescapés des couloirs psychiatriques, à ces apprentis délinquants, à ces voisins de fortune, ce ne sera pas le confort. L’absence de moyen ne le permet pas plus que la méfiance qu’il nous inspire. Nos méthodes et nos vies, quelque peu archaïques, ne cultivent pas cette douceur à la mode, cette exigence de notre temps, parce qu’elles s’en méfient.

Les inspecteurs peuvent bien se succéder, et présenter ceci ou cela comme prioritaire, comme indispensable, ils n’entretiennent que notre scepticisme. Plutôt la mort que la santé qu’on nous propose, grinçait Deleuze. Hygiène obsessionnelle, sécurité paralysante, diététique tyrannique, terreur du risque, peur du lendemain sont défendues par une armada de fonctionnaires zélés, et n’ont pas besoin de nos soins. Elles prolifèrent, tentaculaires, et rendent le monde invivable.

Et s’il arrivait quelque chose ?

A force de vouloir se prémunir de tout, on en arrive à imaginer que ce qui se produit, nécessairement, est néfaste. Le bonheur est dans le vide de l’action, dans l’absence de vie.

Et s’il arrivait quelque chose ?

Nous voudrions que ce soit, pour ces voisins-là, le spectacle quotidien de l’amitié, nous n’avons probablement que cela à leur offrir. Mais qu’est-ce que l’amitié ?

Elle est si étroitement liée à la question de la philosophie que sans elle la philosophie ne serait pas possible, affirme Giorgio Agamben, au point que celle-ci inclut le philos, l’ami, dans son nom même. C’est donc naturellement, entre amis, que nous fréquentons les philosophes, et ouvrant l’éthique à Nicomaque d’Aristote, y lisons que celui qui a beaucoup d’amis n’a pas d’amis, et un peu plus loin, que l’amitié est l’instance d’un con-sentir l’existence de l’ami dans le sentiment de sa propre existence. L’amitié est une communauté, et comme il en est pour soi-même, il en va aussi pour l’ami : et tout comme, par rapport à soi, la sensation d’exister est désirable, ainsi il en va pour l’ami.

Et voilà le programme, dans toute sa nudité, sa simplicité rustique. Vivre l’amitié non pas malgré, mais au travers de l’inconfort, de la précarité, de l’adversité, de l’injustice, de l’acharnement des « inspecteurs du bien-être conforme et obligatoire », et en faire le terreau où cultiver les passions joyeuses. Se réjouir de tout petits riens, s’amuser de la joie de l’autre, et être tour à tour la main de secours, l’oreille confidente, la patience. Partager colères et déceptions, et les recycler en énergie. Rire de la bêtise du monde. Repérer la beauté partout où elle s’épanouit.

A se frotter à cela, les petits voisins en retiendront au minimum que cela peut exister, et si le cœur leur dit, ils ont une place à y prendre, un rôle à jouer, un costume à revêtir. Pas aussi impeccable que celui de l’inspecteur, mais plus chamarré, et qui ajoutera, en ces temps de grisaille uniforme, à la couleur du monde.


à lire : Giorgio Agamben, l’amitié