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le livre brûlé

mardi 24 septembre 2013

Il ne s’agit pas de sauver la vie des enfants perdus, de les rééduquer, pas plus que de changer le monde. On s’applique simplement à écrire une histoire avec ceux que parachute le hasard, plus que leur volonté dans le livre que devient la Maison Deligny. On les invite à l’écrire avec nous, on leur propose de créer un ou plusieurs personnages qu’il s’agit d’incarner dans le récit. Il y en a qui prennent la plume, s’inventent vagabond, boulanger ou maçon. Certes, c’est un vagabond qui brise les meubles, un boulanger qui pique dans la caisse. Peu importe, pour autant qu’ils prennent au sérieux le métier d’écrivain, qu’ils façonnent soigneusement le personnage, le laissent évoluer. En tant qu’écrivain, on se doit cette exigence. Il faudra peut-être laisser le livre entamé de côté, et en commencer un autre. Il y a des personnages qui arrivent, d’autres qui partent, tous laissent des bribes d’histoires.

Nous, on les rassemble dans un recueil de miettes et de fragments, en y ajoutant l’histoire de notre propre personnage, qui devient vagabond avec eux pour arpenter les chemins inconnus. Le monde dans lequel évolue cette foule en mouvement, c’est le monde comme il va. Il y règne l’hypocrisie, l’injustice, la violence, l’indifférence, l’enfermement, l’empoisonnement. Et comme dans Michael Kohlhaas, Don Quichotte, les romans de Kafka ou le théâtre de Shakespeare, les personnages se révoltent, revendiquent. Il suffit de lire ces livres pour savoir où mène leur quête, inévitablement.

Certains lisent le livre de la Maison Deligny avec indignation, ou effroi : les personnages leur répugnent, la tournure des événements les choque. Ils oublient que l’écrivain doit suivre la logique de ses héros pour poursuivre le récit. Il y a qui voudraient brûler le livre, qui heurte leur conception morale du monde. Ils ignorent qu’ils le réduisent au silence avec leurs questions qui se moquent de la réponse.

Pourquoi choisir de faire face à telle hostilité ? C’est une double question. En tant que personnages, on ne peut pas faire autrement, comme Michael Kohlhaas qui doit aller au bout de sa quête de justice. On s’est engagés dans l’histoire de la Maison Deligny, et on ne peut pas faire abstraction du monde dans lequel cette histoire s’écrit, si on veut l’écrire jusqu’au bout. Pris dans la trame, en quelque sorte.
En tant qu’écrivains, la question se résume à ce choix d’écrire un livre qui semble d’emblée destiné au fagot. C’est une question plus difficile, mais pour Heinrich von Kleist, la seule alternative à la résignation ou au destin de Michael Kohlhaas, c’était peut-être d’écrire son histoire.

Et on peut toujours supposer que celui qui brûlera les livres des autres se cramera les doigts. Juste pour son intention, d’ailleurs, car l’incendie, on s’en chargera bien nous-mêmes : brûler son propre livre pour ne pas être retenu par lui.