Accueil > Maison Deligny > actualité de la maison deligny > le lieu qui n’existe pas

le lieu qui n’existe pas

lundi 17 décembre 2012

La Maison Deligny, ou le lieu qui n’existe pas

Quelque part en Haute Ardenne, plus précisément à Limerlé, près de la dernière gare belge avant la frontière Luxembourgeoise, il existe un lieu de vie pour des jeunes « en danger » ou des « jeunes délinquants ». Exister, c’est un bien grand mot, car c’est plutôt le contraire : il s’y trouve un lieu inexistant. Se trouver est plus juste. On y place des jeunes. Parfois ils arrivent en train, parfois les travailleurs vont chercher les jeunes chez un juge, dans un hôpital, dans un institut psychiatrique.

C’est en quelque sorte un lieu inverse, où on envoie les jeunes pour qui aucune solution n’existe. C’est intéressant, et très logique, de les envoyer dans un lieu qui n’existe pas. D’autres choses partagent cette inexistence : les médicaments, la télévision, le téléphone portable, les psychologues, psychiatres et éducateurs, les étiquettes, les sanctions. Plongé dans la non-existence des choses, il arrive de temps en temps qu’un jeune se réveille de sa propre non-existence, et se mette timidement à façonner son existence. Le sevrage est parfois violent : on ne sort pas impunément d’un long sommeil, naître est difficile et douloureux.

Les jeunes qui vivent ici ont saisi l’absence des choses, en même temps qu’elle les saisissait. L’un d’eux, seize ans, a déclaré au juge qu’il préfère rester chez les barbares plutôt que retourner en psychiatrie. Un autre, onze ans, balbutie et bafouille quand il parle du lieu. Distrait, il dit parfois « le foyer », ou « le centre », mais tout de suite il se reprend, veut corriger. Il ne trouve pas le mot. Alors il dit « Maison Deligny ». Et nous, il nous appelle « les adultes », après avoir jugé inadéquat le titre d’éducateur. On ne lui a pas interdit de nommer les choses comme il veut. On le laisse nommer, c’est-à-dire définir, la réalité qui est devenue la sienne. Nous, on les appelle les voisins.

Le monde extérieur, c’est-à-dire l’administration et les autorités mandantes, éprouve plus de difficultés que ce garçonnet. Les premiers voisins ont souvent été placés sans que leur responsable ait lu le projet de la Maison Deligny. Pour ces jeunes-là, sans doute, il valait mieux qu’ils soient quelque part plutôt que nulle part, même si ce quelque part n’existe pas. Lors des premiers mois, la direction d’un SPJ nous a fait savoir qu’elle ne pouvait pas « encoder » nos notes de frais parce que nous n’existions pas. Le voisin, pourtant, cohabitait bel et bien, puisqu’il nous était envoyé, et les frais aussi, preuves à l’appui. Après, plus moyen de contacter notre interlocutrice, par mail, par téléphone, par lettre. Pas de réponse. Le voisin est parti entre temps, et est revenu, en visite. Il existe toujours, et se souvient qu’il a été ici.

Les autorités mandantes, juges, délégués ou directeurs de SPJ, sont unamimes : l’aide à la jeunesse ne tourne pas très rond, il faut faire quelque chose. Il faudrait que quelque chose se fasse. Quand on leur demande d’établir notre existence auprès de leur hiérarchie, ils refusent d’abord le risque de se faire taper sur les doigts. Pourtant ils sont d’accord avec notre argumentation, trouvent nos demandes raisonnables, et après un temps, ils consentent à les transmettre. Mais quelques jours plus tard, on reçoit une lettre qui dit tout le contraire de ce qui avait été convenu dans leur bureau. C’est comme si on n’y avait jamais été, comme si notre interlocuteur avait été convaincu par son supérieur que la Maison Deligny est un lieu qui n’existe pas, c’est-à-dire, par définition, un lieu qui ne parle pas, avec qui on ne peut donc s’entendre, à la lettre.

Etonnant : le statut initial de la « Maison Deligny », c’est celui de famille d’accueil d’urgence. Mais ce n’est pas une famille. Et l’urgence, habituellement évaporée après une quarantaine de jours, a une tout autre signification dans le vocabulaire de la Maison Deligny. On dirait même que l’urgence, elle aussi, a été inversée. Si « urgence » signifie habituellement un départ après quarante-deux jours, à la Maison Deligny, l’urgence signifie arrivée immédiate, souvent sans notification. Ou, pour inverser encore : alors que l’urgence ne dit habituellement rien sur l’arrivée du jeune dans un lieu (selon notre expérience, c’est quand les vacances ou la maladie du délégué ont passé), à la Maison Deligny, ce terme ne dit rien sur le départ : le voisin est amené, si possible, à prendre son temps, à trouver sa place.

Famille d’accueil d’urgence. Il ne reste que le mot « accueil ». C’est exact que la Maison Deligny accueille. On peut dire ça, mais ça ne dit pas grand’chose de la chose. D’urgence, il n’est plus, et de famille non plus : rien de ce qui atteste de ce statut n’y est, ni état civil ni chromosomes. La Maison Deligny a donc mué et est devenue « institution », pendant une période très courte, il est vrai. On a tout de suite rectifié le tir quand on a calculé : une institution coûte, au minimum, 150 euros par jeune et par jour . Et puis, les institutions ont la qualité d’exister, ce qui n’est pas le cas de la Maison Deligny.

Ensuite, il y a eu une demande de « formalisation » du projet, jugée indispensable par la personne qui avait reçu, en mains propres, le texte cinq mois auparavant. Mais il fallait autre chose que ce document, qui ne montrait que l’intérêt pédagogique du projet. IL y fallait du concret : autant de places, âge, genre, caractéristiques, titres des travailleurs. Bref, il fallait remplir ce qu’on appelle une « grille normalisée ». La Maison Deligny a suivi la consigne, en adaptant la grille, la transformant en un document-livre d’une centaine de pages, répondant, argumentation comprise, à toutes les questions. Depuis, comme s’il était inconvenant d’écrire un livre quand il est demandé de remplir une grille, aucune réaction de l’administration.

Rien du tout, si ce n’est une liste de présence à vérifier, signer, renvoyer. La première liste mentionnait trois des jeunes sur les treize accueillis. La seconde citait neuf jeunes. Un document vide, littéralement blanc, a été expédié à la Maison Deligny par l’institution qui l’avait reçu par accident. Il contenait une phrase énigmatique : « maison deligny, le bénéficiaire n’a pas été traité ». Un post it, jaune et guilleret ajoutait « erreur de la DGAJ ». C’est tout.

Ça fait neuf mois que la Maison Deligny n’existe pas . On se demande parfois si c’est de la maladresse perfectionnée, ou s’il y a intention mauvaise. Dans les deux cas, il y a une certaine dose de cynisme. On commence à se douter qu’en fait, la Maison Deligny ne peut exister, parce qu’elle remet en question, bien malgré elle, la machine de l’Aide à la Jeunesse. Le raisonnement peut paraître tordu, mais il est logique : les jeunes « implaçables, ou « hors cases » illustrent, par leur existence, le dysfonctionnement de l’Aide à la Jeunesse. Tant de cases ont été imaginées, et elles ne suffisent jamais. Il faut donc les placer quelque part, et si c’est tout les quarante jours dans un endroit différent, tant pis. Tant que ça tourne, on peut considérer que ça va. On les place en IPPJ (l’une n’a pourtant commis aucun fait qualifié, l’autre a effectué huit séjours) ou en psychiatrie, même si l’on sait que là n’est pas leur place. Tant pis, on leur donnera des médicaments qui justifieront le placement, et compliqueront la tâche de trouver une autre place, plus adéquate. Puis ces jeunes là traînent les pieds d’une institution à l’autre, menottés, drogués. Tout le monde le sait, mais on ne peut rien faire.

Mais voilà un endroit qui tente l’aventure, précisément, avec ces voisins là. Pas de caractéristiques, pas d’exclusives, pas d’âge limite, filles et garçons, épileptiques, caractériels, délinquants, arriérés, insomniaques, fous, bavards, hyper actifs, suicidaires, abandonnistes. Au début, ça fait tellement peur qu’on prend la décision, à la hâte, d’interdire les placements, parce qu’il y aurait eu « un incident grave avec une jeune fille ». Tout le monde comprend ce qui est suggéré, et ne sera jamais démenti. Car c’est un mensonge, d’une méchanceté extrême. Après son départ, accompagné, elle a fugué de son nouveau lieu d’accueil pour revenir, à plusieurs reprises, à la Maison Deligny. C’est dire la gravité de l’incident. Maintenant, elle habite en France et nous écrit des lettres.

Malgré l’interdiction, des voisins ont continué à venir vivre un temps à Limerlé. C’est qu’ils existent, eux. Nouvelle stratégie : normaliser la Maison Deligny. Si on ne peut l’effacer de la carte, il convient de l’assimiler. La tentative échoue à nouveau. Reste alors à la nier, ne pas la voir. Listings incomplets, documents vides, silence. Et de temps à autre, la promesse que tout va être réglé rapidement, ou le plus vite possible. Promesses ridiculisées par leur répétition. Plus personne n’y croit vraiment.

Mais pourquoi ces efforts pour annuler, assimiler, nier la Maison Deligny ? La réponse peut être simple : parce qu’y vivent des jeunes qui portent en eux le rappel puissant que l’Aide à la Jeunesse a des ratés, que ça ne fonctionne pas pour tout le monde. Et ces jeunes là, ils désirent vivre. Mais on ne sait pas où. On ne trouve pas.

Il n’y a pas d’endroit pour eux. C’est une forme de consolation. Que l’institution soit impuissante, soit, mais à condition que tout le monde soit impuissant. Et voilà le deuxième travers de la Maison Deligny : y habitent aussi des personnes qui acceptent de vivre avec les « hors cases », et qui montrent par le simple fait de vivre ce projet qu’il est possible. Il n’est pas une solution, pas un modèle, ce n’est pas le lieu où les jeunes guérissent miraculeusement de leurs caractéristiques. C’est une possibilité d’existence pour ces existants, dans leur intégrité, c’est-à-dire avec leurs caractéristiques.

La Maison Deligny est donc condamnée à la non-existence, c’est une espèce de triangle des Bermudes où certains jeunes disparaissent pendant un certain temps. Ils deviennent, provisoirement, des voisins. Puisque c’est devenu impossible de nier les problèmes de l’Aide à la Jeunesse, il faut bien nier qu’autre chose est possible, quelque chose qui n’était pas prévu. Quand il s’agit de survie institutionnelle, la déontologie est flexible, le courage est relatif, et l’envie est forte de regarder ailleurs, bonne conscience intacte. Voire . Pour que tout le monde garde son poste ou son morceau du gâteau, il faut que rien ne change, et c’est tentant de faire disparaître ce qui demande un changement.

La dernière lettre de l’administration va en ce sens : la Maison Deligny est désormais un « service agréé », pour quatre jeunes, alors que le projet écrit explique pourquoi un nombre de places fixe n’est pas intéressant, à raison d’un tiers du coût réel de la prise en charge. Et du même coup, on invente la convention unilatérale, parce que rien, littéralement, n’a été convenu. Ça ne convient pas parce que ce n’est pas convenable.

Le plus remarquable est ailleurs. Evoluer dans un non-lieu a des côtés joyeux. Ça fait penser à la piraterie, ou à une île inconnue. Evoluer dans un non-lieu, c’est être libre. Et les nouveaux voisins se rendent vite compte qu’il y a quelque chose de particulier à Limerlé, cet endroit mystérieux où l’on croise des meuniers, des bouchers, des menuisiers, des fermiers, des musiciens, des philosophes, des navigateurs, des fous, des délinquants, des arriérés, des épileptiques, des caractériels et toutes sortes de gens, sauf ceux qui travaillent dans leur bureau. Le non-lieu serait peut-être bien, tout simplement, le lieu heureux. Et c’est ainsi que pointe le bout de son nez le deuxième sens, qui vaut bien le premier, d’utopie .