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la théorie des deux mondes

lundi 7 janvier 2013

Lors des multiples entretiens dans des bureaux des directrices de protection ou d’administrateurs, nous réclamons de pouvoir travailler dans les mêmes conditions financières que les institutions qui ont jeté l’éponge pour ces jeunes qui nous voisinent. On nous dit que ce n’est pas possible.

On fronce les sourcils. Pas possible ? Pourtant, ils vivent bien chez nous. On est sûrs de ça, on les entend, on les voit. Ils mangent, dorment, crient, cassent, rient, travaillent un petit peu, marchent, courent, prennent dans les bras.
Oui, d’accord, on nous dit. On sait bien qu’on les envoie chez vous. Ce n’est pas ça qu’on veut dire.

On se regarde dans l’incompréhension. Mais les institutions desquelles ces gamins ont été expulsés, sont quand même payées, non ? Et ce qu’on demande, c’est beaucoup moins que l’IPPJ, l’hôpital ou la psychiatrie, ces institutions dont l’échec dit, en quelque sorte, que pour ces gamins-là, il n’y a pas de case, et donc pas de place ?

Oui, oui, on nous dit. Ce que vous demandez, c’est tout à fait raisonnable, c’est même peu. Mais ce n’est pas possible.

Là, notre tête commence à tourner un peu.

Vous voyez, on nous dit, il y a deux mondes. Le vôtre, c’est le travail avec les jeunes, et on est contents que vous le fassiez. Sinon, on ne saurait quoi faire avec ces gamins qui sont chez vous. On sait que la psychiatrie n’est pas la solution pour eux, on le sait même avant de les y envoyer. Mais il faut bien qu’ils soient quelque part, et là, c’est le dernier endroit où on peut les places quand toutes les autres possibilités ont été épuisées. Et s’il ne prend plus ses médicaments chez vous, tant mieux pour lui, et s’il ne va pas à l’école, ce n’est pas grave. Ça, c’est vous qui voyez à la Maison de Ligny. Oui, oui, on a lu le projet, ben, pas tout évidemment, c’est quand même 80 pages !

Mais il y a aussi notre monde de la hiérarchie, vous voyez. C’est tout à fait normal que vous ne compreniez pas. Et là-dedans, on ne peut pas faire n’importe quoi. Ce n’est pas comme dans votre monde. Nous, malheureusement, on doit respecter les règles et les ordres qui viennent d’au-dessus. C’est très compliqué, tout ça, je ne vais pas vous ennuyer à rentrer dans les détails, mais il y a des barèmes et des cases et des décrets et des budgets et des lois et des statuts. Et là-dedans, vous n’existez pas. C’est dommage, je disais encore l’autre jour à Bruxelles, faudrait quand même les soutenir, mais voilà, ce n’est pas possible. Bref, je ne peux donc pas signer votre papier qui dit que j’ai lu le projet et que je connais et accepte les conditions de prise en charge. Mais gardez le jeune quand même, ça semble lui faire du bien.

Voilà donc l’exercice que les gens de bureaux font tous les jours : créer le monde des bureaux et se dire que c’est un autre que celui des êtres humains. Leur biotope, que ce soit le tribunal de la Jeunesse ou les bureaux à Bruxelles, c’est un labyrinthe avec des ascenseurs téléguidés, des couloirs numérotés, des portes de sécurité, des caméras, des ordinateurs souvent abandonnés. C’est lisse au point de briller, ça bourdonne machinalement, il n’y a pas d’odeur. Biotope, ce n’est pas le mot juste, parce que rien n’y vit – tout est figé, automatisé, et rien n’y est possible. C’est ce monde-là qui télécommande les vies de ces êtres humains dehors, dans cet autre monde, qui impose ses grilles et cases artificielles sur la réalité dehors et qui détruit, avec tous leurs moyens, ce qui a l’invraisemblable audace de ne pas correspondre à ces cases-là.

Et voici donc la ruse qui rend tout ça supportable pour les gens de bureau : c’est deux mondes différents, séparés, et les effets malheureux de leur monde sur l’autre, ils préfèrent ne pas les voir.

Chez nous, il y a un tiroir avec des centaines de pilules contre la schizophrénie que nos voisins ne prennent plus.
Servez–vous.