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la mouche dans le bocal

dimanche 10 novembre 2013

Cette semaine, quelqu’un devait avoir besoin de notre minibus, puisqu’il a été volé. C’est gênant, ça complique un peu le quotidien, mais enfin, de quoi servirait-il de se nourrir de philosophie, si c’était pour encolérer quand un indélicat subtilise quelque chose dont on peut se passer ? A quoi servirait-il de prôner la décroissance si on portait le deuil de cette machine à polluer et à oublier la marche ?

Un peu plus tard, on constate que trois vélos ont disparu, probablement en même temps, bien que certains fussent rangés à l’intérieur. Cela signifie que les habitations ont été visitées. On le sait, que tout ce qui peut nous être enlevé est, fondamentalement, de peu de valeur. Et il reste toujours la marche.

Ça nous fait penser que d’autres choses, probablement, sont ainsi emportées par des professeurs involontaires de philosophie. On prend la résolution de ne pas tenter le diable, ou le moins possible, et la vie continue, elle roule, relativement heureuse.

Pourtant, quand le petit pique cinq euros à l’un ou l’autre, ça nous met en rogne. Et on se dit qu’il y a là quelque chose d’étrange, à comprendre, à réfléchir au moins.

Est-ce parce qu’il court ensuite s’acheter de vulgaires cigarettes américaines, qu’il tête à la file, en travaillant sa dégaine de cow boy lamentable ? Peut-être, mais on en doute : ça ne nous dérange pas plus que s’il fumait en cachette.

Est-ce parce que c’est à nous, qui lui donnons du peu que nous avons, qu’il dérobe son minuscule pactole, trahissant ainsi une espèce de pacte entre humains qui se veulent du bien ? Peut-être, mais on en doute, on sait que la graine de crapule est tenace, se dissimule sous des dehors affables, et que le vol, une fois qu’on y a goûté, est au quotidien du plus angélique des gamins. Quand il est pris la main dans le sac, on ne sermonne pas, on ne moralise pas, on bavarde le moins possible parce qu’on sait que c’est vain.

Mais notre mauvaise humeur, on l’affiche et il a à en pâtir, même si ce n’est pas une punition.

Est-ce parce qu’on sait qu’il se prépare une petite vie de merde s’il ne peut s’empêcher de dépouiller, même minablement, au compte-goutte, ceux qui l’accueillent ? Peut-être, mais on en doute ; nous nous sommes nous-mêmes délestés de toute ambition éducative majeure, et nos modestes moyens, nous les employons à vivre, avec lui, tout simplement, une vie qui vaut la peine de se lever petit matin.

Alors, elle vient d’où, cette vieille colère, cette ire, comme disent les cruciverbistes ?
Elle est enfouie, certes, profondément. Il faut la déloger, car elle assombrit le quotidien, ce qui nuit à la digestion et au sommeil. Les nôtres. Et ça, c’est beaucoup plus que cinq euros, qui sont beaucoup moins qu’un minibus qui valait encore, on vérifie, deux mille fois cette somme. Et les vélos, on s’est tellement habitués à leur démolition systématique, avec les gamins qui sont là, que leur disparition, à bien y réfléchir, a un côté esthétique, qui neutralise les velléités de lamentation.

La question tourne en rond, comme une mouche dans un bocal. Dans les cul-de-sac de la pensée, on l’a appris, c’est vers Nietzsche, expert en labyrinthes, démonteur de souricières, dynamiteur de chausse-trapes, qu’il faut se tourner.

Feuilleter Zarathoustra, au petit hasard, jusqu’à tomber sur ce passage : je ne t’en veux pas pour ce que tu m’as fait, mais que tu te le sois fait à toi, je ne te le pardonne pas !

Les voleurs de voitures et de vélos ne nous sont rien : on ne les connaît pas, on ne les reconnaît pas. Le petit, là, qui nous casse les pieds et les oreilles, il est du voisinage, et c’est ici qu’il vit. On ne veut pas qu’il se fasse mal comme ça. Et on va se contenter de cette réponse.