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la directrice

lundi 24 décembre 2012

La directrice

Elle trône sur sa chaise de chef, et joue avec ses lunettes. Elle joue aussi un sourire sympathique, avenant. Sa voix grave a un effet apaisant. En face d’elle, l’avocate obèse et nerveuse, et la déléguée, silencieuse. Et les deux travailleurs de la Maison Deligny.

On fait le point sur la situation. On se met d’accord, les analyses se recoupent : l’aide à la jeunesse est un carrousel pourri, qui ne tourne pas rond, et qui éjecte, de temps à autre, les enfants malencontreusement assis sur des sièges vermoulus. Et les voilà projetés dans le nulle-part-où-aller. On les oblige à s’accrocher au manège, qui continue à tourner, impassible. Ça les fait traîner par terre, ça blesse, ça coupe. Tant pis : mieux vaut mal accroché que décroché.

Qu’est-ce qui leur prend, à ces jeunes là, de manifester plusieurs « caractéristiques », et d’échapper aux institutions spécialisées ? Qu’est-ce qu’elle fout, cette gamine de 17 ans, à ne correspondre à aucune case, même avec médicaments, même à plus de 700 euros par jour ? Dernière chance, alors, elle ira en IPPJ. Elle devient délinquante. Sur papier. En réalité, elle crie parfois, elle menace un petit peu. Voilà son crime. Puisque sur le papier elle est délinquante, il faut la menotter, c’est évident. C’est comme ça. Puisqu’elle pique des crises de nerf de temps en temps, qui durent rarement plus d’un quart d’heure, il faut la calmer. Avec des médicaments, c’est évident. C’est comme ça. Puisque les calmants la rendent un peu triste, il faut la faire revivre un peu. Avec des antidépresseurs, c’est évident. C’est comme ça. Et puisque les antidépresseurs la rendent un peu angoissée, on va la calmer un peu. Elle prend sept médicaments différents. Elle a dix-sept ans. Elle crie parfois. Elle menace un petit peu. Elle est passée deux fois par la case prison avant d’arriver ici. Les médicaments qu’elle range dans un tiroir, pâle, angoissée, tueraient n’importe qui, s’il les prenait tous. Les prendre petit à petit, ça ne veut pas dire qu’on n’en meurt pas, ça veut juste dire qu’on meurt lentement.

Bon, on est d’accord là-dessus. Nous, on est d’accord de continuer avec cette gamine là. Mais on demande les moyens pour le faire, les moyens d’engager ceux qui s’engagent. L’image du saint est dégoûtante : un monde qui se porte bien n’a pas besoin des saints. Et dans un monde dégueulasse, le saint permet juste aux responsables du fiasco de dormir sur leurs deux oreilles. La seule chose plus dégoûtante encore que le saint, c’est celui qui les invoque, qui s’indigne que son vis-à-vis rejette la sainteté. Après tout, c’est plus confortable de compter sur les saints que de mettre soi-même quelques milligrammes de courage sur la table. Alors que le courage… c’est peut-être de faire partie de ce monde qui fait vomir en connaissance de cause.

Tout ce qu’on demande, c’est une petite phrase dans l’ordonnance. C’est pour ça que nous avons quitté les forêts de nos haut plateaux pour la grisaille hennuyère. Une toute petite phrase : « j’ai lu le projet de la Maison Deligny, et je suis informé des conditions d’admission, notamment les frais, à savoir 150 euros par jour ».

La directrice pâlit soudain. On lui a téléphoné ce matin pour lui dire que c’est interdit d’écrire des phrases comme ça. On, c’est la hiérarchie. Hiérarque : haut dignitaire. Dix minutes avant l’énonciation de la phrase interdite, elle disait encore, hilare, qu’elle est une délinquante. C’était très drôle : se donner une image de bad boy en tant que fonctionnaire, c’est incroyablement cool, c’est très fun. La fille dont on parle a été déclarée délinquante, elle a été menottée injustement, sans raison et contre son gré. Bah, faut encore rire un peu, non ?

Mais maintenant elle ne rit plus. Elle refuse d’écrire la phrase. L’avocate, encore toute à l’euphorie qui gagne l’auditeur d’une vérité que personne n’ose dire, s’éveille et propose d’écrire : « placement avec frais, dont la hauteur de 150 euros par jour est raisonnable ». Comme ça, elle ne dit pas qu’elle place à ce tarif, mais qu’elle trouverait quand même ça raisonnable. Intéressant, s’il s’agit d’être raisonnable, il n’y a pas de différence entre les deux phrases.

Deux semaines plus tard, parce que c’est un gros travail quand même, on reçoit l’ordonnance : « … est confiée, avec frais, au tarif admis par l’administration de l’Aide à la Jeunesse… cette institution estime le coût de l’encadrement à 150 euros par nuitée »

Tarif admis par l’administration, c’est-à-dire zéro euros, jusqu’à présent. Voilà qui semble raisonnable, comme prix pour cette leçon de courage.

Michael Koolhaas