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la déléguée

vendredi 21 décembre 2012

Ce petit gars là tu ne l’as pas amené. Il a débarqué à la gare voisine, avec sa valise de médicaments, et un excès de salive. Il ne savait pas où il arrivait, mais toi, tu savais. On te l’avait dit : lis attentivement les textes, sinon il y aura des surprises et des grincements de dents.

Il nous raconte des bribes, son bref séjour dans le foyer pour les sdf, où c’est toi qui l’as envoyé. Ses internats, les conflits, les exclusions.
Puis tu arrives, trois jours plus tard. Tu viens faire ta visite. Et tu t’indignes.
Quoi ? Il somnole encore à dix heures ?

Ce que tu ne veux pas savoir, parce que ça ne t’intéresse pas, c’est qu’à cinq heures du matin, il était debout, en action dans le four à pain, et que son déjeuner ne doit rien à personne : il mange son pain quotidien, pendant que tu grignotes tes petits pains au chocolat au volant de ta petite voiture. La sieste du boulanger, tu ignores ce que c’est. Tu n’as jamais fait ce qu’il a fait, et quand tu te sens un peu fatiguée, tu prends un congé de maladie.

Ta visite est brève. On te fait pourtant les honneurs du lieu, mais tu regrettes de ne pas avoir mis tes bottes pour venir chez les bouseux.
Ta seule question : et ses médicaments ? Il les prend ? Tu n’as pas la curiosité de savoir comment il est vêtu, en cet hiver ardennais, alors qu’kl est venu sans rien. Son seul bagage, c’était les sacro-saintes pilules. Celles qu’il prend depuis qu’il est tout petit, et qui n’ont jamais rien réglé, puisque la violence est toujours en lui, prétexte à l’éjecter de partout.

Tu sais très bien qu’à part ici, il n’y aura plus de place pour lui nulle part, et tu en prends ton parti : ça fait un dossier en moins à gérer.
Tu pourrais décider de t’intéresser à ce que tu ne connais pas, tu préfères le mépriser, ne pas le reconnaître. Les leçons que tu penses donner sont pitoyables, parce que la position d’où elles tombent n’est sérieuse que dans ton imaginaire étriqué de fonctionnaire.

Trois jours après l’arrivée du nouveau voisin, on reçoit la notification, qui nous rappelle dans quel monde on est : ta directrice, qui n’as pas pris plus que toi le temps de lire ce que nous avons écrit sur nos pratiques, parce que la lecture, c’est fatigant, annonce qu’elle décrète le placement à la Maison Deligny et qu’elle sait que « ce projet n’est pas évident ».

Qu’est-ce qui est évident, à ton avis ? Les situations des jeunes que vous envoyez ici ? L’impossibilité structurelle de traiter d’égal à égal avec l’administration ? Prendre en charge des jeunes de A à Z sans la moindre implication financière des pouvoirs publics ?

A bien y regarder, la seule évidence qui saute aux yeux, c’est le mépris que tu affiches.

Tu es partie. On est bien contents. Bon voyage sur la route des évidences. On n’a plus envie de te revoir ici. Mais ne t’en fais pas, tu es dans la norme. Sur quinze délégués, on en a rencontré une qui fait son travail. Tous les autres envoient, comme toi, les jeunes à l’aveuglette, puis s’étonnent : vous n’êtes pas aussi cool que ce que je pensais, vous ne respectez pas les prescriptions médicales, vous ne faites pas ceci, vous ne faites pas cela. Ce qu’on fait, c’est ce qu’on a dit qu’on ferait, et le meilleur résumé de tout cela, c’est le titre : maison Deligny. Tu connais Fernand Deligny ?