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la brique et les samaritains, fable réaliste

samedi 29 décembre 2012

Cette fois, c’est avec une brique, soit trois bons kilogrammes de terre cuite, que J. exprime sa colère. Il y a progrès, la brique est plus neutre que les injures et les menaces, plus carrée que les mensonges, les faux prétextes. Au pied du mur, elle reconnaît le maçon. Et dans l’assemblage, elle tient sa place, exactement aussi importante et indispensable que toutes les autres.
Qu’elle soit ancienne, façonnée manuellement, issue du démontage d’un reste de mur, et abandonnée là, sur un muret, disponible à tout, ajoute à son charme. Elle annonce l’origine et la fin : la terre, on en vient, on y retourne. C’est sur elle qu’on déambule. Elle est matière à confection des tasses, des assiettes, que dans la rage, ou par maladresse, on brise parfois.
Bref, elle est adéquate. Conçue pour une manipulation aisée, elle a connu la fièvre du four, et se souvient de l’humidité fraîche du sous-sol. Elle sait son destin élémentaire, et s’y prête.

Pourtant, c’est par un silence pensif et grave que tu choisis de répondre à ce que, indépendamment de sa volonté de brique, elle a dit. Parce qu’il n’y a rien à répondre à cela. J. explique, ému, que l’image de son père et de sa mère le poursuit, qu’il est devenu fureur, car il ne leur pardonne pas ce qu’ils lui ont fait, ou ce qu’ils ne lui ont pas fait, va savoir.

Sans desserrer les dents, tu songes, et penses que ce dont J. a besoin, c’est un bloc de pierre à tailler, un tour de potier, une truelle, puisque c’est la brique de terre cuite qu’il a choisi. Ces matières et ces outils sont là, disponibles. Ce qui est nécessaire, c’est la connexion entre eux et lui, entre ce qu’ils peuvent dire et ce qu’il a à exprimer. Il y a là un travail de mineur de fond, de carrier, ou de sculpteur, peu importe, à concevoir, à ébranler, à mener à bien.

Ce travail, il est impératif de l’entamer. Parce que ce n’est pas bon pour le moral de vivre avec l’idée que, dans ton dos, sa rage est capable de projeter les trois kilogrammes avec force. Parce que ce n’est pas bon pour la santé de les réceptionner. Mais ce n’est pas si grave non plus : ça aurait fait plus mal sur la tête que sur l’épaule. Et au lieu d’une brique, ce pouvait tout aussi bien être une hache.

Tu as choisi le silence, aussi, parce que ce qui aurait pu sortir avec des mots inutiles et néfastes, c’est ta rage à toi, non pas orientée vers J., mais vers ces personnes qui, du côté du manche, pleines de ce hautain mépris administratif, la tête encombrée par les règlements étroits, qu’ils confondent avec ce qui est juste, choisissent sciemment de nier les tentatives de remédier à leurs méfaits de samaritains de merde, dont les victimes, contrairement aux apparences, sont ceux qui en sont réduits à lancer ce qui leur tombe sous la main, sur les cibles qui n’ont que le seul tort de choisir d’évoluer dans le champ de leur colère.

Les co-auteurs du désastre, à l’abri de leur capital bureau surchauffé, ne s’exposent pas au contact de la matière, ni de l’outil, ni de l’humain, d’ailleurs. Ils administrent.