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L’ennui est un luxe hors de prix, hors de saison, hors de propos.

dimanche 30 décembre 2012

Il s’avère que les voisins sont plus paisibles quand ils sont fatigués. Je parle de la bonne fatigue : vingt stères de bois mis au sec, trente kilomètres sous la semelle, une soirée de service au restaurant. A défaut de cette fatigue, c’est simple, ils sont fatigants.

La connaissance de la recette, et de ses variantes, n’ôte rien à la nécessité de mettre la main à la pâte, jusqu’au coude. Car, vois-tu, comme les petits canards, ils ne se mettront en mouvement, les voisins, que s’ils y suivent l’adulte. Toi.

La tentation est forte, quand ça se passe bien, de leur dire : eh bien, continuez sans moi, j’ai autre chose à faire… Cela revient à donner le signal d’arrêt. Bientôt les insultes volent, puis les coups, les bûches, les cailloux. Le matériel trinque, utilisé à l’envers. Les portes claquent et les gonds gémissent. Ton activité, fictive ou réelle, tu peux bien la reporter aux calendes, car s’ils sont d’accord de bosser, de marcher, de nager, de rouler, c’est avec toi, ou nib de nib.

Et toi, vieille branche, même si tu as réellement autre chose à faire, te voilà réduit, si tu préfères la paix à la guerre, à retrousser tes manches, du début à la fin, très content si entre les deux on te rejoint, pour te prêter main forte, ce qui revient aussi, le plus souvent, à musarder dans ton chemin, à papoter pendant que tu calcules une découpe, à casser le mètre, le crayon, à visser ou clouer de travers, quand ils ne t’épuisent pas à t’expliquer très doctement comment réaliser à l’envers cette tâche qu’ils découvrent et que tu connais depuis bien avant leur naissance… N’y penses pas trop, parce que ce qui pourrait surgir, c’est l’idée que te voilà, toi, bien ennuyé, à voir devenir pénible cette activité que tu trouvais paisible, structurante, rassérénante, quand tu l’exerçais dans la solitude des temps d’avant, et que l’évolution de la situation a transformé en antonyme paradoxal de la tranquillité. Autant s’y habituer : c’est le bordel quand tu n’es pas là. Solide consolation : ce toi est collectif, et son travail tient de la course relais. On sait cependant la concentration nécessaire de celui à qui va être transmis le bâton, ou le temps indispensable de décompression pour celui qui vient de le lâcher au bout de son effort.

Mais cette fierté de la chose accomplie, cette fatigue inscrite en lettres joyeuses dans la mémoire du corps, ces durillons, parfois, ces menues égratignures, qui témoignent que quelque chose a été fait, tout cela n’a pas de prix. Cette clôture dressée relègue les murs des citadelles antiques, ce poulet plumé était un adversaire redoutable, cette vaisselle une ascension sans assurance, cette lessive une épopée, cette randonnée une aventure épique, et ce tas de bois, un continent sauvage à traverser… Et pendant que le voisin fanfaronne, amplifie son exploit, tu te surprends à rêver d’une sieste, d’un peu de silence, et de ce luxe inaccessible : l’oisiveté.

On s’indigne encore, machinalement, pour ne pas en perdre la saine habitude, d’être contraints de payer nous-mêmes les chaussures de marche, les équipements de sport, l’outillage… Mais c’est toujours de la rage qui s’allume quand on réalise que c’est pour s’éviter cette fatigue de fatiguer le corps que les prescripteurs de médicaments s’activent. Il est vrai que c’est moins épuisant de gérer une plante amorphe que de reconnaître le droit à l’existence d’un être que la vie a mis en colère. Que le maulubec trousque ces pharmaciens de pacotille.