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Flux, lignes de fuites et interstices

jeudi 20 décembre 2012

Flux, lignes de fuites et interstices

Le parcours en zig-zag du lièvre effrayé obéit à un instinct de survie : la succession de bonds horizontaux, au ras du sol, à angle droit, a l’air désordonnée et ce désordre apparent est le résultat d’un calcul. Il s’agit de surprendre le prédateur. Si celui-ci réfléchit, renard ou chasseur, le stratagème a des chances de succès. S’il ne réfléchit pas, voiture, le procédé est sans effet.

Pour ce gamin là, qui dépose ses valises, puis les emporte, depuis si longtemps, l’immobilité est une menace, la ligne droite, qui en est une variante, aussi. Il s’est installé dans le mouvement : à peine arrivé, il annonce qu’il ne restera pas, qu’il veut se casser, retourner chez sa mère, son frère, où il ne peut demeurer, par décision autoritaire, qui mériterait dans bien des cas qu’on la discute elle aussi.

A peine arrivé, il est sur le départ, c’est ainsi. Les experts qui s’arrogent le monopole réflexif et discursif ont trouvé, à défaut du remède, le titre : nomadisme institutionnel. Les parcours sont tracés, les statistiques dressées, les fronts gravement plissés. Les causes directes sont identifiées : le mouvement est relancé par une fugue, par une exclusion. Les causes indirectes, préalables, premières, restent dans l’ombre

Et si la raison première du mouvement était précisément la menace qui pèse sur sa possibilité. Entrave physique des barreaux, chimique des calmants, psychologique de l’autorisation aléatoire, et de sa sœur siamoise inverse, la sanction, remake pervers de la carotte et du bâton ?

Cet enfant là, qui arrive à la Maison Deligny, si celles du reste du monde lui restent mystérieuses ou rebutantes, n’échappe pas à cette règle. Il ordonne, dans les deux sens du terme, ce qui paraît un mouvement irréfléchi, soudain, impulsif. Il l’organise. Et il l’annonce, souvent : je vais faire une fugue. Il n’est pas question de nier ce désir, ni de s’y opposer, mais la meilleure façon de le réfléchir est peut-être, comme une démonstration par l’absurde, de gommer sa cause : ce n’est pas nécessaire de fuguer, puisque tu peux partir. Ah oui ? Et je reviens quand je veux ? Non, tu ne reviens pas, puisque tu veux partir. L’aller-retour n’entre pas dans le cadre stratégique du lièvre fugitif. Le vouloir revenir transforme le vouloir partir, le remodélise.

Le boulanger le sait : la pâte pétrie deux fois fait un meilleur pain. Reste à le cuire. Mûri de la sorte, le départ se déleste de sa compulsivité, se fluidifie, et de zig-zag devient route, par la force du choix dont il résulte. C’est une décision, pas la réaction à une menace, pas la sanction à une infraction à la règle. Cette décision, il incombe de la respecter, la reconnaître. C’est au marin qui appareille, et non au fugitif, qu’on dit bon vent. Le mouvement n’est pas annulé, il est requalifié.

C’est quand le vouloir revenir l’emporte, avant le départ envisagé, que des lignes de fuites doivent être repérées. Une vision administrative, empêtrée dans l’obsession du contrôle, du traçage, de la responsabilité, ne peut les discerner. Les loupes utiles pour la lecture brouillent le reste du monde à plus de trois pas. Et ces trois pas, ce n’est encore que l’élan, pas le bond. Les lignes de fuites, obliques, relient des interstices que le fonctionnaire ne connaît pas, ne reconnaît pas. Elles configurent des possibilités de mouvements que la mécanique administrative anéantirait dans son ambition vaine de tout contrôler, mesurer, soupeser, soumettre à autorisation. Le nomade a été assigné, de façon autoritaire, à la Maison Deligny, et les partis pris pédagogiques de celle-ci intègrent, au lieu de le combattre ou de le stigmatiser, le nomadisme. Le gamin neutralise l’alternative immobilité/mouvement, ligne droite/zigzag. Il y a moyen d’être ici, tout en étant ailleurs. Ou ailleurs. Ou ailleurs. Et, et, et… Il dément la particule ou, de là à être considéré comme dément, il y a peu. Fais le pas qui veut.

Et lui, puisqu’il habite là, dans le zigzag, il faut le lui aménager comme autre chose qu’une fuite essoufflée. En faire une respiration. Ce n’est pas compliqué. La vie tisse, entre les humains qui se parlent et se reconnaissent, des liens, des complicités, des connivences, des alliances, permanentes ou ponctuelles, générales ou objectives. Cette toile, ce réseau, trouvent là matière à activation. A toi qui n’a pas d’autre ailleurs qu’un ailleurs à fuir à nouveau, voici que s’offre, si tu t’en saisis, un autre part où tu peux passer.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas un endroit où un coup de main s’avère nécessaire, pour construire une grange ou rentrer du bois ou garder un troupeau. C’est tout le contraire : c’est une endroit où une présence est disponible, qui tendra l’oreille ou pas à la confidence interminable, qui amnistiera ou pas la vantardise à tout propos, la paresse incurable, qui, qui, qui. Et c’est ainsi que, peut-être, viendra la possibilité du coup de main. Mais ce n’est pas celui qui le donnera qui en profitera le moins. Et s’il y a retour, ce ne sera pas celui qui restaure la situation d’avant la fugue, ce sera une autre ligne et une autre route, parce que celui qui la parcourt dans l’autre sens est devenu autre lui aussi.

Festina. Hâte-toi, c’est maintenant qu’il faut bondir, rebondir. Mais hâte-toi lentement, comme la tortue de la fable, et non plus comme le lièvre. Le temps du choix définitif n’est peut-être pas encore venu. Pars vite avant qu’il ne soit trop tard pour revenir. Là où tu vas sont des gens qui nous en savent assez sur nous pour te recevoir sans te demander d’où tu viens ni où tu pars. Ce sont ces espaces autres qui permettrent de vivre autrement le temps du placement, le temps des urgences, les durées du placement. C’est sous le nom de grande cordée qu’un autre a décrit l’idée et la méthode de cette tentative réticulaire.

De déplacement en déplacement, le vagabond comprendra que l’atmosphère d’un hôpital ou d’un cachot ne résument pas l’univers. Qu’un bagage se prépare et qu’il est toujours utile d’emporter une veste ou un manteau. Qu’on peut dire à bientôt à ceux qu’on quitte pour ne peut-être jamais revenir. Qu’on peut être attendu quelque part autrement qu’avec une notification de placement forcé.

Quant à l’autorité qui a placé à la Maison Deligny celui qui a des fourmis dans les jambes, des semelles de vent et des zigzags dans la tête, elle acquiesce, cautionne, puisqu’elle affirme avoir lu, en préalable de sa décision, le texte « partis pris pédagogiques » Agréée pour rien, la Maison Deligny ne l’est pas moins pour cette pratique. Dont acte.