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Donne, je m’en vais moudre, à toi de te reposer...

dimanche 16 février 2014

« Donne, je m’en vais moudre, à toi de te reposer… »
Voilà la plus vieille phrase écrite en polonais ; elle date du XIIIème siècle, nous dit Marius Wilk, qui explore dans le très beau « Journal d’un loup » l’âme de la Russie.
La plus vieille, c’est-à-dire la première de celles qu’on a conservées, et rien n’empêche de penser qu’il n’y en pas de plus ancienne.

Trois verbes : donner, moudre, reposer. Donne-moi ton travail. Ce que tu me donnes en même temps, c’est ton repos. C’est à moi qu’il font du bien, moralement, au moins.

Reposer est équivoque. Le repos peut-être éternel, et dans ce cas, c’est préférable qu’il s’allonge dans la paix. Dans les situations moins définitives, le repos se goûte après l’action, puisque c’est elle qui fatigue. Il faut donc passer par là.

Donner, on le sait, est équivoque. Le don n’est pas dépourvu d’une certaine violence : te voilà redevable de ce que je t’ai octroyé, débrouille-toi avec cela. La potlatsch, en établissant la règle que le contre-don doit dépasser, en valeur, le don, pousse l’escalade loin, trop loin, jusqu’au moment fatal où celui qui a reçu ne peut plus rendre autre chose que la mort. Pas la sienne, si possible, mais celle du partenaire. Cela donne à réfléchir : donner la mort est ainsi étalonné comme le don ultime, magistral, indépassable.

Mais moudre… Voilà qui relie à l’essentiel, à la vie. Moudre la farine est une occupation qui rejoint le vital. Le moulin, dont la force, quand on la connaît, étonne, produit la vie. Nous avons la chance d’en fréquenter un, de près, qui récupère l’énergie tranquille d’un ruisselet, actionne quatre considérables meules de pierre naturelle. Le servir n’est pas un travail au sens où on l’entend. C’est de l’ordre du sentiment, à définir encore.

Ne dit-on pas "être moulu de fatigue" ?

Alors, voilà. Si moudre est un accomplissement pour celui qui peine, céder la place à l’autre qui projette de profiter du repos mérité pour prendre sa part de plaisir intense, n’est pas une aubaine, même si cela en a l’apparence. Ce n’est pas une aumône non plus, bien sûr. Mais c’est un partage de ce qui, tout agréable que ce soit, fatigue, et procure par la suite un repos de qualité.

En répondant à la demande, soit en abandonnant le travail qui me fait du bien, j’offre à l’autre le repos délectable qui s’en suivra.
On ne peut rien donner de plus beau, aux petits qui sont là, qu’une fatigue qui leur fait plaisir. Tant pis, on abandonne du même coup une partie de notre repos…