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ceux qui savent et le boomerang

mardi 22 janvier 2013

Ceux qui savent et le boomerang

Ces enfants là, leur définition, c’est qu’ils n’entrent pas dans les cases prévues pour les enfants que leur famille n’éduque ou n’assume pas comme ceux qui savent aimeraient qu’ils le fissent. C’est une définition en négatif.

Ceux qui savent ont réussi de brillantes études, ou un test, ou bénéficient d’un appui suffisant pour occuper le poste qui dit qu’ils savent ce qui est bon.

Et ils placent, avec beaucoup de science, les enfants qui passent à portée de leur jugement dans les cases, un peu comme on noircit celles d’une grille de loto. Même si on réfléchit beaucoup, c’est le hasard qui fait le boulot, et il y a beaucoup de perdants.

Quand il s’avère que la case choisie n’est pas la bonne, ils recommencent, en essaient une autre, puis une autre. Et il arrive, toutes tentatives effectuées, qu’aucune case ne convienne. L’enfant ne s’épanouit pas, ou il épuise ceux qui ont à prendre soin de lui.

Il est hors-cases.

Il s’est produit, puisque le grand jeu comporte une case « prison », qu’on lui bricole sans scrupules, c’est pour son bien, un statut de délinquant. Un peu comme quand le policier, par grandeur d’âme, permet au vagabond de passer au cachot la longue nuit d’hiver. Sauf que le statut de délinquant, comme la gale, il colle à la peau et au destin.

Il arrive également, puisque cet enfant n’entre dans aucune case, qu’il soit considéré comme fou. On ne dit pas ça comme ça, les euphémismes abondent, les termes savants aussi. Un séjour en psychiatrie ne fait de tort à personne, pensent ceux qui savent. Mais ils n’y enverraient pas avec autant de légèreté leurs propres enfants. Certains dossiers médicaux sont pires encore qu’un casier judiciaire.

Les voilà donc hors-cases, ces enfants là, agités, délinquants, violents, caractériels, attardés, schizophrènes de surcroît. Ils ne se débarrassent d’aucun diagnostic. Non, c’est à chaque fois une perle supplémentaire à leur collier. Et chacun sait qu’un collier, cela peut être tout autre chose qu’un bijou qu’on exhibe par coquetterie.

Ne pas trouver sa case, c’est considéré par ceux qui savent comme une maladie. Pas un maladie de la société, ou de l’institution qui sait, non, une maladie de l’objet, car cet enfant là est tout sauf sujet. Quand on sait, on ne doute pas. Personne n’imagine donc qu’on peut inventer autant de cases qu’on veut, ce qui est très coûteux, mais qu’il se trouvera toujours un être qui résiste à toute velléité de classement. Même dans le meilleur des mondes, cette résistance existe.

Ils sont malades, donc, et il faut les soigner. Ce qu’ils enfilent comme des perles, à présent, ce sont les comprimés. En cascade : le second est administré pour neutraliser les effets secondaires du premier, et ainsi de suite. Après le troisième, on oublie ce que le premier est supposé résoudre, et voilà inventée, enfin, la fameuse case manquante. Le hors-case est maintenant drogué

Sommeil, digestion, concentration, calme, joie, ne sont plus son affaire, mais celle de la chimie. Et c’est sans doute à titre préventif que celui-là, qui vient d’arriver, prend des pilules contre la maladie de Parkinson. Ils ont tellement intégré la religion du médicament que dans les premiers temps de leur séjour, ils en réclament à tout propos.

Au bout de quelques années de ce traitement, incasables ils le sont encore davantage, en raison d’une « médication lourde ». C’est dire la profondeur de cette non-case. Ils posent un insoluble problème à ceux qui savent. Ce qu’ils savent maintenant, ces derniers, c’est qu’ils ne savent où caser l’incasable. Ce progrès n’est ni socratique ni suffisant, parce qu’ils ne savent pas encore que ce problème là qui leur revient est un juste retour des choses. Un boomerang.

Pour sortir du cercle vicieux, un enfant de dix ans le devine, ce sont donc les cases et les médicaments qu’il serait opportun d’écarter, de mettre de côté, et non pas comme cela se fait ceux qui font le choix de refuser ce double déterminisme.