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à une dame d’importance

vendredi 3 janvier 2014

à une dame d’importance,

Nous vous avons envoyé plusieurs courriers. Ils ne quémandaient pas. Ils ne suppliaient pas. Ils n’invitaient pas à l’action. Ils ne demandaient rien d’autre qu’une simple information dont dépend le quotidien de quelques enfants.

Vous dirigez une organisation qui produit le contraire de ce qu’elle annonce. Au petit jeu de placer les enfants perdus dans des cases, elle aboutit à l’absence de solution pour certains d’entre eux. Inéducables. Irrécupérables. Incasables. Le milieu où vous évoluez préfère la litote : « hors cases ». Ces enfants, même si l’institution s’octroie le pouvoir de les prendre en charge, ont droit à s’alimenter, à se vêtir, à s’occuper, à vivre, en somme. Un décret prévoit même le montant de l’argent de poche qui leur est dû.

Mais voilà : les règles en vigueur, pour autant qu’on puisse parler de vigueur, ne permettent pas à l’institution de rétribuer ceux qui s’occupent des enfants dont elle se débarrasse. Vous admettez vous-même, peut-être parce que vous n’accepteriez pas une telle charge si peu rémunérée, que le montant qui est toutefois toléré, à condition qu’il soit libéré, ce qui est encore une autre histoire, est honteusement bas.

Nous ne vous posons pas d’autre question que celle du maintien de cette disposition et cette question légitime ne rencontre que le vide. Nous serions curieux de connaître votre réaction lorsque vos propres questions butent sur un mur silencieux, sur un mutisme délibéré.

Madame, vous devez vous faire une très haute idée de votre importance, et juger que votre temps précieux est gaspillé si vous le consacrez à de moindres affaires, à de moindres personnes. Ce dédain est d’un autre âge, quand paraître ou prendre la plume pouvait sembler offensant à une personne de haut rang. Aujourd’hui, une rapide pression sur quelques touches permet, sans se compromettre, de faire preuve, à bon marché, d’élémentaire correction. Une poignée de secondes, à distance, éventuellement déléguée à un exécutant, qui apprécie autant l’obéissance que vous goûtez l’autorité. Verticalité qui a plus à voir avec les fossés qu’avec les cimes, et où l’on rampe plus qu’on ne plane.

Lassés, nous nous passerons donc de votre réponse et de votre bon vouloir. Nous ne vous demanderons pas ce que va devenir le petit qui habite entre nos murs. Nous ne vous demanderons pas comment on supporte, depuis le haut fauteuil où vous trônez, d’entendre les travailleurs du secteur déplorer le manque de lieux d’accueil pour les enfants, alors qu’ici il en est un qui, trop impertinent sans doute, est traité comme on traite aujourd’hui, dans ce petit pays, les chômeurs, les demandeurs d’asile, les vieux… et les enfants. Nous ne vous demanderons pas comment vous pouvez trouver le sommeil, l’appétit, le courage de faire face à un miroir. Nous ne vous demanderons pas la différence, oiseuse, entre réformer et révolutionner. A ne faire que ce qui est formellement autorisé, on en oublie facilement d’être juste, ou simplement humain. A craindre de se faire taper sur les doigts, on perd de vue que ces derniers, ainsi que le cerveau, sont conçus non pour l’obéissance, qui n’est une vertu que pour ceux qui commandent, mais pour l’action.

A l’heure où il est de coutume d’échanger vœux ou cadeaux, nous n’avons rien à vous offrir. Votre boulot est triste, vous siégez au sommet branlant d’une mécanique grippée qui tourne fou et ne travaille qu’à s’entretenir elle-même, vous choisissez d’y ajouter une hauteur sans noblesse, une distance sans perspective. Sachant que votre entourage ne manque pas de conseillers zélés qui, plutôt que de résorber l’extravagant retard des dossiers, s’inquiètent et s’offusquent de ce que nous écrivons, nous ne nous faisons pas de souci : ce message vous parviendra donc. Qu’il suscite ou non une réponse nous indiffère désormais, et nous considérerons une réaction de rupture comme un aveu de l’impuissance à faire ce qui devrait être fait, l’effet d’une susceptibilité puérile, de la fierté bien mal placée...

Nous ne cultivons pas le soin de saluer qui nous ignore.