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à l’abri du soleil

mardi 4 mars 2014

{{}}Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent, n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal,
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d’illusions sèches et de regrets…
Le duc de Guiche, Cyrano de Bergerac, Acte V, scène 2

Cette gêne obscure, ces petits dégoûts de soi, ces regrets, ces illusions desséchées, on ne les souhaite à personne. C’est cela qui pousse le corps à dire que l’esprit n’est pas d’accord avec cette somme passive, c’est cela qui rend malade. Que le mal prenne la forme d’une dépression, d’ulcères, d’insomnies, ne change rien à l’affaire.

Et cette séparation d’avec la santé, on ne la souhaite à quiconque. Pas par altruisme. Encore moins par charité, mais parce que nous savons, en accord avec l’adage et avec Schopenhauer, que la santé est la condition du bonheur, et que tout le monde a intérêt, objectivement, à ce que tout le monde soit heureux, tout simplement. Les passions tristes ne valent rien à celui qu’elles minent, et ne produisent rien de bon pour ceux qu’il fréquente.

Les manteaux de duc, quant à eux, ne sont plus de mode. Mais réussir sa vie, par contre, semble toujours passer par ces grandeurs dont on monte les degrés. Il ne s’agit pas hélas de philosophie, d’amitié ou de vie spirituelle, mais plus trivialement de hiérarchie, de puissance à conquérir, à consolider, à protéger.

Et l’on aspire à diriger, ou éventuellement, parce qu’on est patient, à s’adjoindre, en rêvant de mieux, à la direction. Et du haut fauteuil où l’on ne pose jamais que ses fesses, rappelle Montaigne, on décrète, on favorise ou on écarte, on utilise puis on oublie. Les grands, ils nous font assez de bien, dit-il, quand ils ne nous font pas de mal. Ou alors, plus modeste, on ambitionne, oxymore sur pattes, de devenir un jour chef de service...

S’adresser aux puissants, c’est un combat, car en même temps que leur ascension ils organisent leur inaccessibilité. C’est à cela qu’on mesure la hauteur où l’on siège, paraît-il… Certains peuvent bien s’étonner d’être évoqués ici. Qu’ils considèrent que c’est impossible, tout simplement, d’entrer en communication avec eux par un autre moyen. Ils se mettent à l’abri de tout ce qui ne sert pas leur plan de carrière, qu’ils confondent avec une vie heureuse. Ils ont des soucis importants, pas de temps, vous comprenez, à consacrer au fretin. La ligne est occupée pour du gros, du lourd, du conséquent. Quand on est dans leurs petits papiers, naïvement, on s’en félicite. Puis on s’étonne de disparaître. Ils ne réalisent même pas qu’à s’abriter de tout, on s’abrite aussi du soleil et du vent : les bureaux sont climatisés, les stores sont baissés.

Le corps, lui, n’oublie pas. Ce que l’on ne contrôle ni ne domine, c’est la mémoire de ses petites démissions, de ses vacheries secondaires, de ses calculs mesquins. Pas un remords, au total, non, mais cette gêne, ce caillou dans la chaussure. Ce scrupule, à la romaine. Le miroir, qui n’omet pas de réfléchir, se charge de nous les rappeler, en douce, quand on ne s’y attend pas.

Le rebouteux et le pharmacien, eux, se frottent les mains. Ils auront des patients solvables.